Réévaluer la culture générale commune
Réévaluer la culture générale commune
par Denis Paget, Institut de recherches de la FSU
La réussite de tous les publics dans l'enseignement supérieur suppose l'appropriation par tous les bacheliers d'une culture générale commune repensée dans ses contenus et sa pédagogie.
Le débat éducatif sur la culture commune a été esquivé par l'apparition du « socle commun de connaissances et de compétences » qui s'est voulu une réponse à l'échec scolaire et une traduction française des directives européennes.
Parallèlement, l'embryon de réforme des lycées, très controversé, se révèle être un nouveau bricolage prévisible des horaires, sans aucune réflexion sur la nature et l'équilibre des savoirs, et la façon de les transmettre. C'est pourtant la question majeure. On n'améliorera pas la réussite universitaire sans redéfinir profondément la culture générale commune qui fonde le niveau baccalauréat, quelle que soit la filière de formation, et rend crédible l'idée que ce
diplôme ouvre droit non seulement à l'accès mais à la possibilité de réussir à l'université. Or, on peut être bachelier aujourd'hui en maintenant d'immenses lacunes de culture générale qui conduisent à l'échec assuré dans l'enseignement supérieur : difficultés d'expression écrite et orale, incapacité à lire des ouvrages relevant de la recherche, difficultés à traiter, maîtriser, hiérarchiser une information écrite ou chiffrée proliférante ou à délibérer sur une question après en avoir discuté les différentes facettes, brouillage des références et des valeurs, fragilité des références historiques, faible maîtrise des langues étrangères... et surtout faiblesse de l'intérêt, de l'imagination, de l'autonomie de pensée. La hiérarchie des baccalauréats, que tout le monde déplore, provient essentiellement de ce que quantité d'entre eux peuvent être obtenus grâce à une spécialisation à fort coefficient d'examen alors que l'élève est profondément en échec dans toute la formation générale. Comment s'étonner alors de leur rapide décrochage universitaire dans les deux premières années ?
DEUX QUESTIONS CLÉS
Une réforme des lycées comme des premières années universitaires devrait se poser deux questions :
- 1. Une réhabilitation de la culture générale commune dans des formations qui peuvent être par ailleurs - sur la partie dominante - plus diverses qu'elles ne le sont aujourd'hui ;
- 2. Une révision en profondeur de cette culture générale pour qu'elle résolve les tensions qui la traversent, notamment le fossé qui la sépare des pratiques culturelles de la vie quotidienne des jeunes générations. Concernant le premier point, nous proposons de construire les enseignements de culture générale commune sous forme d'unités capitalisables graduées par niveaux (par exemple trois ou quatre niveaux pour chaque discipline) ; sachant que, selon le bac préparé on exigera le niveau I ou II ou III. Ces niveaux peuvent aussi correspondre à des approches différenciées des programmes. Ainsi un élève ne redouble que les unités de valeur qu'il n'a pas acquises et leur existence dans toutes les formations facilite les changements d'orientation en cours d'étude. Ce système pourrait concerner les disciplines actuellement communes à la plupart des formations (y compris les bacs technologiques et professionnels) : français, philosophie, histoire et géographie, langue étrangère, EPS, mais aussi les maths, les technologies et les sciences appliquées aux sciences humaines et sociales. Ce serait le moyen de vraiment fonder un « niveau bac » incontestable sur la possession d'une culture générale. Elle serait validée et acquise progressivement. On peut envisager que certaines unités puissent être repassées ou prolongées à l'université. Les universités pourraient d'ailleurs préciser le niveau exigé pour telle ou telle unité dans la formation désirée.
UNE CULTURE COMMUNE RENOUVELÉE
Enfin, concernant le contenu de cette culture générale commune, il lui faut résoudre, par de nouveaux compromis, les tensions existantes entre transmission du patrimoine et prise en compte des nouveaux médias de la culture, entre travail de la culture nationale et souci de son évolution, de ses métissages et de son ouverture aux autres cultures, entre les pouvoirs du dire et les pouvoirs du faire, entre l'homo sapiens et l'homo faber. À des jeunes
toujours plus loin de leurs racines, il faut offrir de quoi réactiver les mémoires. Dans un univers dominé par les techniques, il faut amener à réfléchir à la façon de les intégrer dans la culture, à en faire mesurer les pouvoirs, les illusions et les risques. S'il faut préserver le message humaniste, il faut aussi le réévaluer pour montrer que la place de l'homme ne consiste pas à dévorer la planète, que son règne trouve de nouvelles raisons d'être plus modestes.
La culture commune requise au niveau du lycée et du supérieur réclame aussi une solide formation en matière de lecture des messages iconiques, de maîtrise et traitement de l'information à l'écrit et à l'oral, et du raisonnement statistique et probabiliste. C'est à ce prix qu'on pourra augmenter le nombre des étudiants qui réussissent.
"Socles communs de connaissances et de compétences" : quatre critiques majeures
- 1. Il fait courir le risque d'un double curriculum : celui du socle auquel on limitera les 17 % d'élèves en difficulté et celui des programmes qui permet aux autres l'accès au second cycle général et technologique.
- 2. Il est conçu comme la principale référence réellement commune à tous les élèves au sein d'une « scolarité obligatoire » toujours limitée à 16 ans, alors même que tous les jeunes doivent poursuivre leurs études bien au-delà ; ce qui laisse supposer une forte limitation des références communes dans les diverses filières des lycées.
- 3. Il privilégie une entrée par les compétences qui confine à la caricature (par exemple, la compétence « culture humaniste », loin de traverser l'ensemble des autres comme manifestant une attitude philosophique et morale fondamentale, apparaît comme une « compétence » parmi d'autres, au même titre que la maîtrise des techniques de l'information).
- 4. Le socle permet, une fois de plus, d'esquiver la question de fond d'un corpus de savoirs scolaires profondément renouvelé, qui permette aux jeunes de grandir, de s'introduire au monde complexe où ils sont nés, en étant de leur temps, sans en être les esclaves.