"Pacte":univ. en danger

Publié le 2 mars 2006

Article et interview de Jean Fabbri par Libé

1er mars 2006

Auteur(s) :

par Sylvestre HUET



Jean Fabbri, secrétaire général du Snesup-FSU, juge les mesures proposées :

«Un risque pour la démocratie universitaire»

Publié le 1er mars dans Libération dans la rubrique Sciences
voir aussi sur Libé : l'article de Sylvestre HUET : «Une loi sur la recherche loin des promesses» | Les chercheurs dans la rue contre la loi recherche | « Des milliers de CDD à la place d'un plan pour l'emploi », interview d'Alain Trautmann

Jean Fabbri, secrétaire général du Snesup-FSU, revient sur la création de nouvelles structures, comme l'Agence nationale de la recherche, pôles de recherche prévues par la loi.

De nouvelles structures pour l'Université. Qu'en pensez-vous ?
Nous sommes bien sûr favorables à des structures de coopération librement consenties, décidées par les instances universitaires et mutuellement avantageuses. Cependant, cette logique n'est pas celle des Pres pôles de recherche et d'enseignement supérieur tels qu'ils apparaissent dans le projet de loi. L'idée du gouvernement est manifestement d'opérer des regroupements concentrant les formations de niveau mastère et doctorat, découplées du niveau licence. Ce projet aura pour effet de priver un grand nombre d'étudiants de débouchés vers les formations les plus qualifiantes et la recherche. De plus, le gouvernement utilise les Pres pour mettre à mal la démocratie universitaire. Nous sommes favorables aux réseaux et aux coopérations, fondement des activités de recherche. Toutefois, les "réseaux thématiques" du projet de loi visent à focaliser les Pres sur un transfert de l'innovation vers les pôles de compétitivité. Cet objectif est trop réducteur.

Mais n'y a t-il pas un vrai problème d'éparpillement, avec près de cent universités et grandes écoles ?
Le vrai problème, c'est l'ambition que l'on fixe à l'enseignement supérieur et la recherche. Si l'on veut diplômer par l'enseignement supérieur 50 % d'une classe d'âge, il faut un véritable maillage du territoire par des universités généralistes avec des formations lisibles, permettant des passerelles entre elles et la mobilité des étudiants. Concentrer encore les formations alors que rien n'est fait en matière d'aide sociale, d'hébergement et de transport, c'est signer des mesures d'exclusion sociale. Les universités ont leur histoire, comme les disciplines scientifiques. A trop vouloir uniformiser, on appauvrit la spécificité de notre organisation, de nos statuts, lesquels, il faut le dire, sont attractifs pour des milliers de chercheurs et d'enseignants à l'étranger.

Le gouvernement attribue l'essentiel des créations de postes à l'université, en êtes-vous satisfait ?
Le gouvernement, sous la pression des manifestations nombreuses depuis deux ans, a consenti un petit effort de création d'emplois pour le budget 2006. Ont été annoncés 1 100 postes d'enseignants-chercheurs, lesquels ne sont pas encore tous réellement affectés aux établissements. Ceci dit, nous sommes encore loin des besoins tant pour la recherche que pour l'enseignement, évalués à 4 500 créations de postes par an sur dix ans. C'est nécessaire pour permettre aux nouveaux maîtres de conférence de réaliser leurs projets de recherche en allégeant leur charge d'enseignement et pour améliorer l'encadrement des étudiants, faciliter leur réussite. Le projet de loi ne comporte aucune programmation à la hauteur des besoins. De même, dans le budget 2006, l'investissement, toujours très en deçà des standards européens de la dépense par étudiant, ne permet pas de faire face aux besoins en bibliothèques (comme le montre le rapport récent de la Cour des comptes), locaux, aide sociale.


Chercheurs. Deux mille scientifiques ont manifesté hier à Paris contre le projet examiné à l'Assemblée.
Une loi sur la recherche loin des promesses

par Sylvestre HUET

publié par Libé le mercredi 01 mars 2006 Pour revenir en haut de cette page !

Affluence record, hier après-midi, sur le parvis du Musée d'Orsay. Expo ? Non, meeting. Deux mille scientifiques (selon les organisateurs) ont bravé le froid, et une passagère averse de grésil, pour interpeller les députés l'Assemblée nationale est toute proche. Calicots noirs de "Sauvons la Recherche !", banderoles, ballons, quelques pancartes, une fanfare... le tout pour contester la loi de programme sur la recherche dont la discussion commençait hier dans l'hémicycle pour un vote prévu le 7 mars.

Nécessité. Une manifestation sans trop d'illusions, mais jugée "nécessaire" par ses initiateurs, l'intersyndicale de la recherche et de l'enseignement supérieur (CGT, CFDT, Snesup, Unef, Unsa) et SLR. "Cette loi n'est pas celle que nous voulons, pas celle qu'ont proposée les états généraux de la recherche à Grenoble, en 2004. Elle ne programme ni l'emploi scientifique ni la croissance des activités de recherche", explique Jacques Fossey, le patron du Sncs-FSU.

Malgré son nom officiel "loi de programme" , le texte du gouvernement ne prévoit en effet aucun plan pluriannuel pour l'emploi scientifique, sauf un pourcentage de recrutement 4,5 % des effectifs qui correspond en fait aux départs. Quant à son volet financier, réduit à une "fiche annexe", il annonce un curieux mélange de crédits budgétaires, de ressources tirées de privatisations et de non-rentrées fiscales sous forme de crédits d'impôt-recherche afin d'afficher une hausse de 27 % des dépenses en 2010 relativement à 2004. Sauf que, et même les sénateurs et députés de la majorité l'ont remarqué, cet objectif, pourtant très loin de celui fixé par l'Union européenne (3 % du PIB pour la recherche en 2010), est calculé en euros... courants. Autrement dit, il faut défalquer de la hausse annoncée celle due à l'inflation. Si l'on y ajoute la croissance économique espérée, la loi programme donc un effort... constant en part de PIB.

Un peu gênés, quelques sénateurs de la majorité ont tenté d'infléchir ce mauvais calcul avec un amendement transformant tous les euros courants en euros constants, afin de gagner au moins l'inflation annuelle. Un amendement voté en commission, mais retiré illico sous la pression du gouvernement peu avant la discussion en séance. Lors des réunions de commissions de l'Assemblée, les députés de droite et de gauche ont donc réintroduit les euros constants. Les premiers auront-ils le courage de le maintenir ? Réponse dans les jours qui viennent.

Politique. Le mouvement des scientifiques, s'il n'a pu qu'infléchir la politique gouvernementale, aura au moins poussé le PS à prendre des engagements chiffrés sur la politique à mener au cas où il reviendrait au pouvoir. Hier, c'est son premier secrétaire, François Hollande, qui s'est élevé contre ce projet de loi "cache-misère", "leurre budgétaire" et a dénoncé "l'illisibilité du dispositif par la multiplication des agences, la confusion entre innovation et recherche, l'absence de l'Europe".

Les scientifiques se seront surtout intéressés aux engagements annoncés : "Création de 4 500 postes par an pour l'enseignement supérieur et la recherche publique, augmentation de 10 % par an du budget de la recherche pour atteindre les 3 % du PIB." Lors de la manifestation, Alain Trautmann, pour SLR, notait : "2007, c'est pour bientôt, les différents candidats vont bien devoir s'exprimer sur la politique de la recherche qu'ils proposent."