Monteil à Poitiers

Publié le 21 mars 2003

Allocution de Jean-Marc Monteil au colloque de Poitiers
organisé par la C.P.U. sur les personnels.

Le texte ci-dessous est le prononcé exact du discours, réalisé par le SNESUP à partir des enregistrements audio.

 

Merci, Eric, Chers Collègues, Mesdames, Messieurs,

je ne vais pas me livrer à un exercice de synthèse ou de bilan comme tu l’indiquais Eric. Mais simplement je voudrais livrer deux ou trois trivialités pour vous. Je crois que ce sera en effet assez trivial.

Et je crois d’abord que la réflexion sur les ressources humaines, leur développement, leur gestion, leur modernisation sont fonction des objectifs que l’enseignement supérieur et la recherche poursuivent. Evidemment, on ne peut pas penser gestion des ressources humaines indépendamment des activités que nous considérons comme étant importantes aujourd’hui pour que la France soit un territoire de référence dans le domaine de la production de connaissances et dans le domaine de la formation. Alors, évidemment, énoncer un objectif de ce type, cela fait un peu solennel, mais je crois que le moment est assez solennel.

Il faut en effet que la France devienne un territoire de référence dans le domaine de la production de connaissances et de la formation. Et pour cela, il y a un certain nombre de pré-requis indispensables dont un certain nombre d’entre eux sont déjà, si j’ose dire, sinon en place, du moins préfigurés et parmi ces pré-requis il y a la nécessité absolue d’une cohérence nationale et infra-nationale très forte pour une expression internationale attractive.

Autrement dit, l’expression internationale de l’université française suppose une très grande cohérence nationale, et une très grande cohérence infra-nationale. Et je voudrais m’en expliquer très brièvement. La cohérence nationale, c’est la cohérence de l’offre de formations et de l’offre de recherche. La cohérence infra-nationale, c’est la déclinaison de cette offre de formation et de cette offre de recherche dans des espaces qui ne sont pas seulement des espaces métropolitains, mais qui sont aussi des espaces délocalisés.

La caractéristique de notre enseignement supérieur et de notre recherche c’est qu’aujourd’hui cet enseignement supérieur et cette recherche s’expriment en dehors des villes universitaires, en dehors des villes universitaires elles-mêmes, des villes universitaires-mères, elle s’exprime dans 158 villes. Cela veut dire que nous sommes le territoire –comme on dit aujourd’hui- le plus maillé sur le plan universitaire. Ce n’est pas sans conséquences –et pardon de le dire sans langue de bois- cela n’est pas sans conséquences parfois d’absence de cohérence. Et ce n’est donc pas sans conséquences sur la gestion des ressources humaines.

Que ces ressources humaines soient composées d’enseignantschercheurs et de chercheurs, ou de personnels IATOS, il y a évidemment une réflexion à conduire en ce sens et cette réflexion suppose que nous soyons en mesure de nous demander si nous devons faire la même chose sur l’ensemble du territoire, et notamment sur l’ensemble du territoire délocalisé. Il va de soi que les grands centres métropolitains ont vocation à exprimer une offre internationale de recherche et de formation, mais il ne va pas de soi que cette offre internationale de formation et de recherche puisse s’exprimer dans 158 points que nous appellerons délocalisés. Et il convient donc que nous nous demandions donc comment on peut optimiser l’appareil de formation et de recherche dans une perspective qui transforme non pas en handicap, la situation actuelle, mais qui la transforme véritablement en un levier qui pourrait constituer un véritable principe organisateur de l’offre de formation et de recherche.

Et je m’en explique en deux mots : L’offre de formation, dans son aspect international, c’està- dire le M et le D, elle a largement vocation à être organisée sur les grands sites métropolitains et sur les grands sites métropolitains, elle a vocation à être organisée de manière non atomisée, c’est-à-dire dans un certain nombre de cas pas dans plusieurs universités en même temps, ce qui suppose qu’il y ait une dimension mutualisatrice de cette offre de formation et de recherche. Ce qui est déjà le cas, évidemment à travers les dispositifs de co-habilitation, à travers les dispositifs des unités mixtes de recherche ou des équipes d’accueil qui sont partagées par des ensembles universitaire. Mais il y a donc là un effort de cohérence à réaliser de telle sorte à ce que les sites puissent être convenablement repérés à l’extérieur même de notre territoire.

Et cela participe évidemment d’une cohérence nationale nécessaire. Alors, les compétences qui sont exigées sur ces grands sites métropolitains sont évidemment des compétences pour l’ensemble des acteurs universitaires, qu’ils soient chercheurs, enseignants-chercheurs ou personnels IATOS. Les compétences qui sont exigées sont évidemment des compétences qui sont de standard international. Puisque l’objectif c’est bien l’internationalisation, les standards sont internationaux. Cela pose un certain nombre de questions que l’on a entendu poser tout à l’heure, explicitement ou implicitement qui sont celles du niveau d’exigence de compétences qui doivent être requises pour conduire une politique de cette nature.

Et cela suppose aussi qu’on soit en mesure de définir les objectifs qui sont ceux de l’appareil de formation et de recherche pour les sites qui sont délocalisés et qui constituent en effet un maillage de notre territoire qui présente un intérêt réel pour le développement économique local. Non seulement le développement économique, mais le développement social et le développement culturel et nous devons donc d’être en mesure d’appréhender l’ensemble des moyens en ressources humaines dont nous disposons avec cette double exigence : une exigence plus massée et une exigence plus distribuée. En même temps, une exigence massée et une exigence distribuée.

Cela ne requiert pas nécessairement toujours les mêmes compétences évidemment et cela requiert donc le fait que nous soyons en mesure de finaliser un certain nombre d’objectifs opérationnels qui sont susceptibles eux-mêmes d’asservir un certain nombre de ressources humaines particulières à tel ou tel de ces objectifs. Cette réflexion, nous sommes arrivés à un moment où il est possible de la conduire. Il est possible de la conduire dans la mesure où nous ne sommes plus dans une phase où il conviendrait de répondre à une demande forte de couverture du territoire qui s’est parfois fait avec l’idée qu’il était possible éventuellement de réparer une difficulté économique par une implantation universitaire.

Une implantation universitaire ne répare pas une difficulté économique, elle accompagne un développement économique, elle est susceptible de lui permettre de générer de la plus-value, mais elle ne génère pas en soi l’activité économique sur un territoire.

Alors, cette analyse-là évidemment n’est pas du tout indépendante des hommes et des femmes qui doivent conduire la politique susceptible de permettre d’atteindre ces objectifs. Et cela vaut évidemment à la fois pour la formation et pour la recherche. Cela vaut pour la formation, à l’évidence. Cela n’est pas la même chose que de faire une offre de formation dans un site délocalisé qui soit une petite ville éloignée d’une grande métropole que de faire une offre de formation dans une grande métropole universitaire. Et est-ce que cette offre de formation doit présenter la même nature et donc doit être supportée par les mêmes contenus et doit poursuivre les mêmes objectifs. Ou bien doit-elle être éventuellement être une phase préparatoire à autre chose. Ou bien doit-elle être considérée comme étant une éventuelle fin en soi momentanée.

Etant entendu que nous sommes dans des processus de formation tout au long de la vie –on a fait allusion tout à l’heure à la validation des acquis de l’expérience. La validation des acquis de l’expérience réclamera nécessairement un accompagnement sur tout le territoire. Comment doit-on spécialiser à certains moments certains dispositifs de formation. Mais c’est également oh combien vrai pour la recherche. Peut-on faire de la recherche très amont si on n’est pas dans des structures massées. La réponse aujourd’hui est évidemment à analyser à l’aune de ce qui se fait à l’échelle internationale et la réponse est évidemment non. Si on a un modèle totalement distribué, on ne peut jouer dans une cour qui soit une cour internationale. Mais, en même temps, la recherche aval –pour aller vite, pour situer la recherche finalement sur une dimension qui va du plus amont au plus aval-, la recherche aval elle est absolument indispensable pour irriguer l’ensemble du territoire national, pas seulement le territoire métropolitain, mais évidemment les territoires qui sont plus délocalisés. Et pourquoi ? Parce qu’évidemment un ensemble de petites entreprises ou de toutes petites entreprises, voire de gros artisans, ni disposent ni des plateaux techniques, ni des expertises nécessaires pour pouvoir lutter contre l’obsolescence technologique. Que cette obsolescence technologique soit de nature secondaire ou de nature tertiaire. Dès lors, le service public et l’appareil public a une responsabilité à l’endroit de ce développement local pour plusieurs raisons mais pour une raison d’abord évidente : c’est qu’évidemment permettre à cet appareil économique local de rester à niveau, c’est s’assurer de la possibilité d’un certain nombre d’emplois préservés ou développés et dès lors l’appareil de recherche dans sa partie délocalisée et très aval est une exigence publique pour le développement économique global.

C’est très important et je crois qu’un des enjeux forts, mais des mois qui viennent, c’est bien de trouver une forme d’organisation qui complémentarise et donc nécessairement intelligemment si elles complémentarisent, les unités mères des grandes métropoles avec les pseudo pôles que ces grandes métropoles ont générés. Il y a un effort que certains appellent de rationalisation, et que j’appellerais moi volontiers d’optimisation : il ne faut donc plus nous situer dans une position qui consiste à sédimenter ou simplement à implanter des formations dans par exemple un secteur tertiaire par défaut parce que le plateau industriel ou technologique est trop lourd financièrement, et on implante quand même on implante quand même quelque chose dans le secteur tertiaire parce que c’est plus facile, mais pas nécessairement parce qu’il y a des exigences éventuellement économiques le justifiant.

C’est un premier point. Donc, nous voyons bien quelles conséquences cela peut avoir. Faut-il aujourd’hui dans la gestion des ressources humaines, par exemple des enseignants-chercheurs et des chercheurs, avoir des implantations qui conduisent de jeunes enseignants-chercheurs brillants, de très grande qualité, de standard international ; faut-il qu’ils se trouvent à un moment donné, pendant un an, deux trois ou trois ans, éloignés des grands centres de recherche alors que nous savons bien que si cet éloignement dure un peu, les conduites dites addictives qui sont indispensables pour faire de la recherche. Si on ne développe pas des conduites addictives dans la recherche, la recherche vous quitte nécessairement. Et bien, il faut qu’il soit dans un environnement qui permette justement ce bain permanent.

Il y a donc là une vraie question. Sont-ce les mêmes personnes qui doivent œuvrer là et là ; sont-ce les mêmes personnes au même moment de leur vie qui doivent œuvrer là et là. C’est un problème de gestion des ressources humaines. Il y a des moments dans la vie d’un enseignant-chercheur et d’un chercheur qui sont évidemment différents pour des raisons multiples ; et il y a des expériences qui sont différentes. Comment utiliser l’ensemble des expériences de telle sorte que la compétence représentée par le patrimoine humain qui est le nôtre puisse être utilisée dans une perspective de développement, qui soit à la fois du développement local et du développement international pour donner à la France la place qu’elle doit nécessairement mériter dans le concert international.

Nous ne sommes plus aujourd’hui dans un moment où la compétition doit s’organiser entre -je ne citerai aucune ville et aucune université, mais je penserai à beaucoup- entre les universités, mais bien évidemment entre notre dispositif universitaire national et l’ensemble des dispositifs des pays étrangers.

Deuxième élément et dernier élément, donc second élément et dernier élément que je veux développer : il est attaché à l’accueil des étudiants et ce n’est évidemment pas indépendant de ce que je viens de dire, et ce n’est pas indépendant de la gestion des ressources humaines. On ne peut pas parler de l’attractivité d’un pays si en même temps nous ne sommes pas en mesure de favoriser l’accueil d’un certain nombre d’étudiants étrangers pour des raisons qui tiennent pas seulement au fait que nous serions profondément heureux de voir des gens venir sur notre territoire, pour des raisons qui seraient strictement de nature ludique ou esthétique, mais tout simplement parce que les meilleurs vecteurs économiques et les meilleures vecteurs de développement pour notre pays passent par le fait que nous formions de plus en plus d’étudiants étrangers et tout à l’heure on a fait remarquer –Claudine Peretti a fait remarquerqu’il y avait eu une forme de compensation démographique qui était attachée à la venue d’étudiants étrangers dans le même temps où nous avions une dépression démographique sur notre propre territoire.

Mais cet accueil des étudiants étrangers relève d’une responsabilité partagée entre l’état et l’ensemble des collectivités territoriales. Responsabilité partagée entre l’Etat et ses établissements publics et les collectivités territoriales pour organiser la cité de telle sorte que les étudiants non seulement viennent mais restent suffisamment longtemps pour pouvoir intégrer un certain nombre de référents culturels, dont demain ils se serviront de manière quasi automatique pour pouvoir –si vous me permettez la trivialité de l’expressionvendre la France à l’extérieur. Et donc cette approche-là réclame évidemment –au-delà de l’excellence de la recherche et de l’excellence de la formation, qui ne peuvent être que de standard international, réclament évidemment des dispositifs qui soient portés par un ensemble de professionnels qui ne peuvent pas ressembler nécessairement à ceux que nous étions hier. Non pas que ceux que nous étions hier étaient intrinsèquement de mauvaise qualité, cela n’a strictement rien à voir, ils étaient simplement adaptés au contexte d’alors.

Le contexte d’aujourd’hui et plus encore celui de demain est un contexte singulièrement différent. Et on voit bien –pour parler de manière extrêmement concrète- que si dans cinq ou dix ans notre territorial national dans l’accueil des étudiants étrangers est monolingue dans l’ensemble des personnels qui accueillent, quel que soit le niveau hiérarchique de ces personnels, à ce moment-là ils iront ailleurs, là où on les comprend.

Et c’est extrêmement important de le dire aujourd’hui parce que lorsque nous jetons –si je puis me permettre cette expression- un petit coup d’œil sur nos voisins, strictement européens –et c’est pas forcément ceux-là que nous aurions envie de vampiriser, et il y a quand même tout un continent asiatique qui soit demandeur d’Europe et je trouve qu’il n’est pas nécessaire que demain ils aillent tous se former en Amérique du Nord. Ils pourraient éventuellement faire un tour sur notre sol, mais ils pourraient aussi être formidablement attirés par Barcelone, Bologne, Madrid…. et que saisje encore. Si nous voulons avoir cette capacité de rétention, d’abord d’attraction puis de rétention –et l’excellence de notre formation et de notre recherche que nous devons sans cesse évidemment conquérir- nous devons évidemment nous organiser mais dans une responsabilité véritablement partagée.

Cela veut dire que nous sommes probablement à un moment –et je voudrais le dire en conclusion, et chez moi c’est une conviction qui ne date pas d’aujourd’hui, nous sommes à un moment où l’ensemble de ceux qui concourent au développement de la formation et de la recherche, doivent avoir une représentation partagée minimale de ce qu’est la formation et la recherche et ses enjeux.

Alors, on peut raconter ce que l’on veut. Moi, je n’ai pas l’habitude de le dire de manière euphémisée. On a beau me raconter que dans un ensemble universitaire, que dans un EPLE, le monde enseignant, le monde de la recherche et le monde des IATOS, c’est la même chose. Cela n’est pas vrai. L’idée d’une communauté éducative est une idée qui s’exprime simplement dans le discours. Elle est beaucoup plus discourue que pratiquée. Ce qui me paraît extrêmement important quand je parle de représentation partagée. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut que les personnels IATOS, et les personnels enseignants-chercheurs et chercheurs soient les mêmes. Je suis en train de dire qu’ils doivent partager une représentation minimale commune si nous voulons véritablement avoir des dispositifs de formation et de recherche qui soient intégrés.

Et pour terminer sur ce sujet là et par ce sujet là : il est quand même assez paradoxal qu’aujourd’hui encore deux personnes de la même université peuvent se retrouver à l’autre bout du monde dans une université sans savoir un seul instant qu’ils étaient dans le même déplacement et sans porter chacun d’entre eux dans leur valise l’ensemble de l’université.

Je suis parti mathématicien, je suis arrivé ...

(fin de l'enregistrement)