La recherche en voie de soumission ?
La recherche en voie de soumission ?
par Marc Neveu, secrétaire national responsable du secteur recherche
La politique de la recherche du MESR(1) est marquée par la double volonté de son assujettissement à des objectifs de rentabilisation immédiate et de son pilotage autoritaire et, à court terme, à l'encontre des valeurs du service public.
Cette politique commune à l'ensemble des pays européens participant au processus de Bologne et à la stratégie de Lisbonne oriente la recherche dans un souci de compétitivité économique et la place sous l'influence des lobbies des grandes entreprises.
QUELQUES ÉLÉMENTS RÉCENTS
La Stratégie Nationale de Recherche et d'Innovation présentée par V. Pécresse le 16 octobre 2009 engage, selon 29 projets, les universités et les organismes de recherche dans la valorisation de la recherche publique et sa mise à disposition des intérêts économiques immédiats du pays. Ni les syndicats, ni les instances scientifiques n'ont été consultés, pas plus que le parlement bien qu'il s'agisse d'une stratégie nationale.
Doter en capital des fondations ou des « sociétés d'accélération du transfert de technologie » - économiquement viables sous dix ans -, donner comme objectif à près de la moitié des propositions le développement de « démonstrateurs technologiques » sont deux exemples de l'orientation « utilitaire » de la recherche et de sa subordination à la filière industrielle. À aucun moment il n'est question de financer la recherche fondamentale.
Les trois priorités scientifiques(2) éliminent - faut-il s'en étonner ? - le secteur des sciences humaines et sociales. Le discours d'ouverture du CDHSS(3) de V. Pécresse confirme sa vision réductrice de ce secteur : prestataire de service, subordonné aux sciences dures.
Autre élément auquel les collègues sont confrontés : les stages en laboratoire des masters recherche doivent être rémunérés, bien qu'aucun crédit de fonctionnement supplémentaire ne permette la mise en oeuvre de cette mesure. Quels laboratoires pourront payer les étudiants ? Ceux qui ont des contrats avec des entreprises. Exit la recherche fondamentale. Exit les SHS.
UN PAYSAGE MARQUÉ PAR L'AUTORITARISME
Pour que cette politique de recherche fonctionne sans entrave, il faut réduire au silence la communauté scientifique. Les attaques contre le CNRS et sa restructuration en sont des éléments. Le décret organique récemment publié supprime au CNRS sa capacité d'évaluer la qualité et la pertinence des recherches en son sein, en confiant les évaluations aux responsables nommés par le pouvoir politique de l'AERES. Il entérine l'organisation du CNRS en dix instituts auxquels des missions nationales seront directement confiées par le ministre en charge de la recherche, et la disparition des structures
chargées de mettre en place des programmes interdisciplinaires.
Dans le même registre, V. Pécresse a rappelé la primauté accordée aux Alliances, structures sans élus, pour superviser l'action des établissements ou des organismes, ce qui rend subsidiaire le rôle de leurs conseils scientifiques. Cette structuration du paysage se complète par les fondations scientifiques (RTRA par exemple) où les élus sont très minoritaires.
Enfin, le financement de la recherche fait la part belle au financement sur projets (par le truchement de l'ANR), renforçant le pilotage sur le court terme - même si les programmes blancs ont été réévalués. Par ailleurs la part consacrée au soutien de la recherche privée au détriment de la recherche publique est énorme. Aujourd'hui, le Crédit Impôt Recherche représente un investissement pour l'État de l'ordre de 4 milliards d'euros par an en créances fiscales - il a plus que doublé en trois ans. Pour donner un ordre de grandeur, recruter 60 000 personnes de plus dans l'enseignement supérieur et la recherche, en dix ans, coûterait 300 millions de plus par an. Cela est à mettre en regard des crédits de base des laboratoires, qui ne cessent de régresser en volume depuis 2002.
Aux antipodes de cette vision utilitariste de la recherche, c'est bien d'une recherche publique scientifiquement libre que nous devons nous doter. Cela suppose un effort pluriannuel en crédits récurrents et en postes, associé à une véritable revalorisation des carrières. À l'opposé des primes qui mettent en concurrence les laboratoires entre eux, les enseignants-chercheurs et les chercheurs entre eux, c'est d'une revalorisation pour tous dont nous avons besoin. La recherche se mène en équipe, nécessite des collaborations au sein de la communauté scientifique et doit repousser la mise en concurrence délétère. ?
- (1) Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.
- (2) La santé, le bien-être, l'alimentation et les biotechnologies ; l'urgence environnementale et les écotechnologies ; l'information, la communication et les nanotechnologies.
- (3) Conseil des Humanités et des Sciences sociales, cf. Le SNESUP n° 578, page 17.