Fitoussi
Regards sur l'enseignement de l'économie
Entretien avec Jean-Paul Fitoussiréalisé par François Bouillon |
Economiste de renommée européenne, professeur à Sciences Po et dans plusieurs universités étrangères, Jean-Paul Fitoussi est l'auteur du "Le Débat interdit" (Arléa, 1995), du "Le nouvel age des inégalités" (Seuil, 1996) et l'Enseignement supérieur de l'économie en question (2001). Il est aussi le directeur de l'OFCE (l'Observatoire Français de Conjoncture Economique) et secrétaire général de l'Association Internationale de Sciences Economiques |
FB. Je me suis calé pour les questions sur votre rapport. La première question sur laquelle j’ai envie de vous interroger porte sur les recommandations que vous faites. Vous mettez l’accent sur des transformations qui portent d’abord sur les contenus et les pratiques de formation, plutôt que sur des réformes de type structurel. Pourquoi ?
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Jean-Paul Fitoussi. Parce que l’essentiel pour l’enseignement supérieur est que l’enseignement soit bon. C’est déjà au niveau de la fabrication des cours qu’il faut agir, et comme les étudiants se plaignaient, à juste raison, me semble- t-il, du caractère désincarné de l’enseignement qu’ils recevaient, il m’a semblé très utile d’insister sur ce point qui implique que les professeurs fassent des cours que j’ai qualifiés d’intégrés, c’est-à-dire des cours qui réalisent un va et vient permanent entre la théorie, les faits, les politiques et les débats. L’enseignement des débats me semble fondamental, si l’on veut à la fois éveiller la curiosité des étudiants et leur donner un vrai savoir. C’est au travers des débats, qu’ils peuvent se faire une opinion, et c’est au travers des débats qu’on est obligé, parce que par définition, cela signifie qu’il y a au moins deux positions, de regarder un peu la « réalité », c’est-à-dire une politique et les faits statistiques pour se forger son opinion sur la théorie la plus pertinente. |
FB. Petite question complémentaire : hormis, cours intégrés- débats, vous faites d’autres recommandations sur, par exemple, les contenus d’enseignement, par exemple sur la progressivité des contenus.
Jean-Paul Fitoussi. Oui, mais qui vont dans le même sens. Autant enseigner des concepts que les étudiants puissent appréhender et autant ne pas vouloir enseigner en première année ce que l’on enseigne en doctorat. Rendre l’enseignement progressif pour donner le goût aux étudiants de cet enseignement, leur faire comprendre sa pertinence, mais aussi pour faire œuvre pédagogique. En réalité, un professeur c’est aussi, peut être d’abord, un pédagogue qui doit s’intéresser à la progressivité de l’enseignement.
FB. Cela m’amène à une deuxième grande question : vous « militez » pour une autonomie de chacun, des deux premiers cycles universitaires. Quel est le fondement de l’autonomie, par exemple du cycle licence par rapport au cycle master ?
Jean-Paul Fitoussi. Le fait que le premier cycle, le cycle licence, puisse aboutir à un diplôme qui permette à l’étudiant, s’il le souhaite, de sortir du cycle universitaire, plutôt que d’avoir un pseudo diplôme de DEUG qui, en réalité, n’est que la reconnaissance à un moment donné que l’étudiant a acquis un certain savoir, mais qui ne donne pas d’indépendance à son diplôme.
FB. L’autonomie : n’y a-t-il pas le risque d’instituer une sorte de coupure entre 1er et 2ème cycle, d’aller vers un premier cycle un peu collège universitaire sans vraiment aucune continuité entre les deux cycles. Et puis, corrélat de cela, on voit déjà les profs de rang magistral qui se cantonnent dans le second cycle. Est-ce qu’il n’y a pas le risque quand même d’aller trop loin dans cette idée d’autonomie ?
Jean-Paul Fitoussi. Non, l’autonomie c’est celle des diplômes, ce n’est pas celle de l’enseignement. L’enseignement de master doit s’inscrire dans une progressivité par rapport à l’enseignement qui est donné en licence. Autrement c’est se moquer des étudiants. Et c’est la raison pour laquelle je préconisais qu’il y ait une évaluation de la cohérence des enseignements qui soit faite par une sorte de comité indépendant d’évaluation et à intervalles réguliers (entre trois et cinq ans) de façon à ce que cette cohérence soit respectée.
FB. Pouvez-vous aller un peu plus loin sur ce comité indépendant ?
Jean-Paul Fitoussi. Oui, il me semble qu’il faudrait que les étudiants puissent se fonder sur des informations un peu objectivées lorsqu’ils choisissent leur discipline et l’université dans laquelle ils vont. Et ce n’est un secret pour personne -je suis triste d’avoir à le dire- que la variation de la cohérence des enseignements est très forte d’un lieu d’enseignement à l’autre.
FB. Cela étant, est-ce qu’il est possible selon vous d’introduire de la transversalité, une sorte de mutualisation de telle sorte que l’on n’ait pas cette variation que vous venez de souligner, cette inégalité de qualité.
Jean-Paul Fitoussi. C’est une très forte inégalité qui existe aujourd’hui, le système est profondément inégalitaire. Je parle d’un constat. Et donc cela génère un malaise. Il y a deux façons de rétablir une égalité : c’est d’inciter les universités à faire mieux et c’est la raison pour laquelle je pensais à ce comité d’évaluation, parce que c’est plutôt une incitation vers l’égalité qu’une incitation vers l’inégalité. Dès le moment où l’évaluation est faite et qu’elle est publique, j’ai suffisamment confiance en mes collègues pour savoir qu’ils réagiront, pour essayer d’améliorer les choses.
FB. Troisième grande question : sur le 3-5-8 proprement dit, la formule arithmétique. Vous vous prononcez pour le 3 selon une formule : 1+2, et pour 4-5: 1+1 et d'ailleurs pour 8 : 4 années
Jean-Paul Fitoussi. . En réalité, ma position est : 1-3-5-8 ou 9. 1 parce qu’il me semble qu’il faut que les étudiants aient la maturité suffisante pour se déterminer dans leur choix disciplinaire. Que très fréquemment ils ont des idées préconçues et qu’ils s’aperçoivent lorsqu’ils se sont inscrits dans une fac que finalement cela ne correspond pas à ce qu’ils souhaitaient faire. Dans le système actuel, on leur donne un semestre pour changer d’orientation, mais c’est extraordinairement court et c’est la raison pour laquelle je proposais que la première année ne soit plus disciplinaire. On pourrait ainsi atteindre deux objectifs : le premier c’est d’introduire de la vraie multidisciplinarité, c’est-à-dire de donner aux étudiants un savoir sur plusieurs disciplines qui leur permette de comprendre que les méthodologies peuvent être différentes et qu’il n’y a pas de vérité révélée dans les disciplines intellectuelles. C’est aussi permettre aux d’étudiants d’avoir un plus grand degré de maturité à la fin de la première année.
FB. Propédeutique ?
Jean-Paul Fitoussi. . Oui, mais dans un sens nouveau, parce que je propose qu’on leur enseigne trois grandes matières et de façon sérieuse. Pas sur une base semestrielle, sur une base annuelle. Car je suis aussi frappé du morcellement des cours.
FB. Parenthèse, je suis désolé de vous interrompre : vous êtes très critique à l’égard de la semestrialisation...
Jean-Paul Fitoussi. . Je suis critique à l’égard de la semestrialisation, en tout cas en première année.
FB. Vous seriez éventuellement pour un premier cycle avec un système mixte panaché ? Forme annuelle sur la première année ?
Jean-Paul Fitoussi. . Exactement.
FB. Ca, ça n’a jamais été dit dans les débats généraux...
Jean-Paul Fitoussi. . J’ai dit que je préfère les cours annuels pour la première année. Je l’ai écrit dans le rapport parce qu’il faut être sérieux. Ce n’est pas en deux mois de cours, deux mois et demi de cours que les étudiants vont assimiler une discipline. Il faut du temps d’assimilation surtout lorsqu’ils sortent du système scolaire. Il leur faut un temps d’assimilation et c’est un peu par l’usure que cette assimilation va se faire. Donc, il faut que les enseignements de première année soient donnés sur une base annuelle. Bon, mais maintenant, il y avait un troisième objectif à cela. C’est de faire revenir les professeurs en première année. Parce qu’à l’évidence ces cours doivent être de très bons cours et que, de surcroît, la qualité des enseignements va déterminer le recrutement des étudiants dans la discipline. C’est la raison pour laquelle, comme je crois que les cours de première année sont toujours beaucoup plus difficiles à faire que les cours de doctorat, je me dis qu’il convient d’imaginer un système d’incitation. Qui peut se présenter en termes de services, ou même en termes de rémunération.
FB. Quelques mots aussi sur le master en lui-même. Vous vous prononcez pour un 1 + 1 et vous traitez de cette question de la sélection à l’intérieur du master. Si j’ai bien compris, vous êtes malgré tout plutôt pour une première année en master qui est une année de détermination.
Jean-Paul Fitoussi. . Oui aussi. En gros, le master implique que l’on rende cohérents les DEA et DESS. Donc, cela signifie que l’on va les intégrer. On ne va pas demander aux étudiants de faire BAC + 6. Donc, il faut qu’ils aient encore dans la première année un enseignement cette fois-ci disciplinaire, mais il faut garder tout au long de la formation des aspects multipluridisciplinaires, parce que cela aide beaucoup dans la recherche de se frotter de façon sérieuse à une autre discipline. Et selon le choix des étudiants. Il n’y a pas de raison de prédéterminer leur choix. Mais, l’essentiel, la 4ème année, est disciplinaire. Et la 5ème année, est une année d’approfondissement. FB. Dernière question : vous dites, il faut repenser le 3ème cycle. Si j’ai bien compris, vous avez un peu comme modèle le PHD.
Jean-Paul Fitoussi. . Oui et non.
FB. Vous êtes surtout pour un allégement de la thèse en économie...
Jean-Paul Fitoussi. . On peut appeler cela un allégement ou un approfondissement. Ma pratique m’a fait comprendre que généralement, il y avait un gâchis intellectuel très considérable qui se faisait au niveau de la thèse, où on prenait des étudiants chercheurs très bien formés, très intelligents à qui on obligeait d’avoir un savoir encyclopédique où ils gâchaient leur talent. Donc, il est préférable qu’ils aillent le plus loin possible dans la recherche et donc dans la production de savoirs nouveaux. Et pour cela ce n’est pas la peine de leur imposer un côté encyclopédique qui existe encore mais qui existe de moins en moins d’ailleurs, et dont on voit, on peut le regretter ou pas, qu’il ne sert pas l’intérêt des étudiants parce que les thèses encyclopédiques ne sont pas bien notées et ne permettent pas aux étudiants d’avancer dans la carrière. Elles ne sont plus du tout valorisées à l’échelle internationale, elles sont de moins en moins valorisées à l’échelle nationale.
FB. Analogiquement à ce qui se passe dans d’autres domaines, comme en philosophie, est-ce que la thèse encyclopédique n’entraîne pas des effets de stérilisation ?
Jean-Paul Fitoussi. . C’est exactement cela, cela va stériliser le chercheur. J’ai vu vraiment des chercheurs magnifiques qui se sont cassé les dents là-dessus et qui ont fait un travail médiocre alors qu’ils auraient pu faire un travail excellent. Je me dis qu’on n’a plus le droit de gâcher les jeunes intelligences de cette façon-là.
FB. C’est une belle conclusion. On va en rester là. !
