Fabbri à Libé, 8/10/05
Jean Fabbri, secrétaire général du SNESUP-FSU, mathématicien, dénonce le manque de moyens du projet de loi rendu public mercredi:
«On est loin d'une recherche diversifiée»
NDLR : snesup.fr publie avec l'aimable autorisation de
Libé l'article de Jean Fabrri publié dans Libération
les 8 et 9 octobre 2005 (copie du journal au format pdf)
Les réactions au projet de loi sur la recherche présenté par le gouvernement mercredi se multiplient. Les présidents d'université soulignent l'insuffisance des moyens, et craignent que les «campus de recherche», donc leurs crédits, n'échappent à leurs établissements. Le mathématicien Jean Fabbri, secrétaire général du Snes-SUP (FSU), appelle ses collègues à se mobiliser pour infléchir le projet.
Comment jugez-vous le projet de loi du gouvernement
?
Il est, comme le budget 2006, très décevant. Limité dans ses
objectifs - son volet programmation des emplois s'arrêtant en 2007 -
et dans ses ambitions. Les moyens dégagés ne sont pas du tout à la
hauteur des besoins du pays et des universités. La simple mise aux
normes de sécurité des bâtiments universitaires ne pourra pas être
réalisée avec les crédits annoncés. On est loin d'une recherche
diversifiée, mobilisant toutes les connaissances, et attractive pour
les jeunes.
Quelles sont les conséquences de ce projet pour
les universités ?
L'objectif est clairement un pilotage politique accru de la
recherche, afin de la tourner plus fortement encore vers les besoins
des entreprises privées de haute technologie. L'essentiel des moyens
sera concentré sur les pôles de compétitivité, quelques campus de
recherche, quelques universitaires sélectionnés. Cela aura comme
conséquence de couper la base et la majorité du système universitaire
- les trois premières années de formation jusqu'à la licence - de
financements corrects et des activités de recherche des niveaux
mastère et doctorat. Le gouvernement veut accentuer encore
l'inégalité de traitement entre des sortes de «collèges
universitaires» sous-financés, outils d'éviction, sans diplômes, de
milliers de jeunes chaque année, et quelques filières d'élite. C'est
un choix inspiré de modèles étrangers dont les effets seront négatifs.
Pourquoi refuser la concentration des moyens sur
les meilleurs ?
Parce qu'il faut, au contraire, élargir le champ des connaissances et
non se replier sur quelques thématiques. Parce que le pays a besoin
d'élever le niveau de formation de sa jeunesse. La démarche frileuse
du gouvernement tourne le dos à cette exigence, ignore les dynamiques
réelles de la science qui progresse en s'appuyant sur des
interactions imprévisibles. Elle s'oppose à un point fort de
l'université, l'articulation de la recherche et de la formation dès
la première année, ce qui suppose des méthodes différentes du
lycée... et des enseignants-chercheurs disposant des moyens d'une
activité de recherche réelle.
Mais ce système n'est-il pas responsable du taux
d'échec important en premier cycle ?
Cet échec ne résulte pas de la nature du système mais du manque de
moyens, d'encadrement pédagogique, de bibliothèques, de locaux
adaptés, d'aides sociales aux étudiants (bourses, logement), et de
motivation par défaut de reconnaissance des diplômes universitaires.
La France est au fond de la classe des pays développés en
investissement public par étudiant, particulièrement pour les
universités. Nous sommes prêts à nous mobiliser pour mieux encadrer
les étudiants, les aider à s'orienter, lutter contre les échecs. Cela
ne peut se faire avec les effectifs actuels : il suffit de comparer
avec les taux d'encadrement dans les filières sélectives, classes
préparatoires et grandes écoles, pour s'en convaincre.
Vous allez mobiliser contre ce projet ?
Ce
projet constitue la réponse du gouvernement au mouvement des scientifiques en
2004 et aux états généraux de Grenoble. C'est, toutefois, une mauvaise réponse.
Il faut la modifier. Il faut s'engager sur une programmation à long terme des
emplois. Le commissariat au Plan vient de dire qu'il faudra embaucher 14 700
chercheurs et universitaires en 2013, cela ne peut se réaliser sans montée en
puissance des recrutements dès maintenant. Il faut faire confiance à la communauté
scientifique pour la constitution des instances de prospective scientifique
et d'évaluation que le gouvernement voudrait confier à quelques experts nommés
par lui. Nous allons profiter de la semaine de la science, lors de laquelle
de très nombreux scientifiques dialoguent avec le public, pour renouer le lien
chaleureux qui nous a permis de faire reculer le gouvernement en 2004.