F. Tell : Physiologie ?
| Section 26 : Fonctions du vivant et régulation |
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| L'auteur, chargé par la commision de s'interroger sur la formation initiale des chercheurs en physiologie, expose sa contribution sur l'avenir de la physiologie et son analyse de l'enseignement |
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| Mars 2003 |
Auteur(s) : |
Fabien TELL |
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NDLR : Les compte-rendus sont publiés sous la responsabilité
de leur(s) auteur(s).
Liste des élus de la section : cliquez ici !
La commission 26 du
CNRS a organisé un débat sur l’avenir de la physiologie
au cours de l'année 2002 en vue de préparer la rédaction
du rapport de conjoncture et de prospective de la commission qui doit être
rendu public courant 2003. Une journée, à laquelle des chercheurs
et des enseignants chercheurs ont été délegués
par leur laboratoire, fut organisée à ce sujet le 14 Octobre
2002. En préalable à cette réunion, j’avais rédigé
une contribution sur la physiologie de manière à participer
à ce débat. Par ailleurs, la commission a jugé important
de s'interroger sur la formation initiale des chercheurs en physiologie notamment
à l'université. J'ai été chargé avec d'autres
membres de la commission de réflechir à cette question afin
de suggerer quelques pistes de réfexion sur l'enseignement de notre
discipline. Les textes qui suivent correspondent respectivement à ma
contribution sur l'avenir de la physiologie et à mon analyse de l'enseignement.
Ils ne reflêtent pas nécessairement “l'opinion” de
la commission 26 ou du moins ce qu'il en ressortira dans la version finale
du rapport de conjoncture et de prospective. Néanmoins, en tant qu'élu
je tenais à les mettre à la disposition du plus grand nombre
afin de stimuler la reflexion sur notre discipline.
I. L’après séquençage de la physiologie 
Tout d’abord, je ne suis pas sûr que dans la commission, et
c’est là peut-être sa richesse, nous ayons tous la même
conception de ce qu’est la physiologie. Néanmoins, il me semble
que l’on peut définir la physiologie comme une discipline d’intégration
ou de synthèse. Si on prend la définition anglo-saxone (Merriam-Webster)
: a branch of biology that deals with the functions and activities of life
or of living matter (as organs, tissues, or cells) and of the physical and
chemical phenomena involved. En français, on trouve plutôt (office
de la langue française) : Science qui étudie les fonctions et
les propriétés des organes et des tissus des végétaux,
des animaux et des êtres humains. On peut également reprendre
la définition donnée par Jean-claude Lacaille du département
de physiologie à l’université de Montréal : Ce
qui distingue la physiologie des autres disciplines qui en sont dérivées,
c'est l'emphase sur l'étude des fonctions vitales à tous les
niveaux de complexité de l'organisme. Dans cette optique, on peut partir
du niveau moléculaire pour remonter à l'organisme tout entier
en passant par la cellule, les différents tissus, les différents
organes et les grands systèmes. On peut tout aussi bien faire la démarche
inverse, partir d'une fonction et rechercher les explications au niveau moléculaire.
La démarche essentielle est donc de toujours considérer la signification
d'un mécanisme en relation avec l'intégrité du sujet.
Pour accomplir ce programme, il faut donc faire appel à plusieurs niveaux
d'analyse afin d'intégrer l'information recueillie pour comprendre
l'organisme vivant.
Le problème dans ces différentes définitions est que
l’on bute toujours sur la ou les relations entre les phénomènes
observés aux différents niveaux d’analyse. On rappelle
sans cesse que le tout n’est pas la somme des parties , qu’il
y a des propriétés émergentes lorsque l’on change
de niveau d’intégration mais on peine à conceptualiser
autre chose que l’approche réductionniste classique . Le débat
sur la physiologie tel qu’il a été lancé semble
devoir se situer dans la perspective de l’après génome.
La lettre d’accompagnement de la journée de réflexion
précise qu’il apparaît évident que la question qui
doit nous interpeller c’est la fonction des 28.000 gènes que
contiendrait le génome. Le projet de rapport de conjoncture va dans
le même sens en mettant en avant la physiologie inverse qui remonte
du gène vers la fonction (et qui) est appelée à un développement
fulgurant dans le futur proche (sic). De la fonction d’un gène
(qui n’est rappelons le que de servir à la synthèse protéique),
on opère un glissement sémantique vers la fonction physiologique
qui ne se situe pas forcément au même niveau d’intégration
et qui ne procède pas forcément de la même logique. Par
ailleurs, les approches ascendantes semblent être opposées aux
approches descendantes classiques sans voir que les succès et les impasses
des deux approches sont basées sur la même vision simplifiante
(mutilante ). Poser la question de l’utilité des données
génétiques (en particulier celles issues du séquençage
du génome humain) et des techniques associées doit nous obliger
à nous pencher sur les concepts sous-jacents afin d'en rechercher limitations
théoriques.
L’approche de la physiologie dite inverse (knock-out, knock-in etc…)
est souvent linéaire dans le sens où elle repose sur le concept
qu’une protéine a une fonction (un rôle) déterminée.
Pourtant, on sait, et les résultats du séquençage du
génome humain le confirme indirectement, qu’une protéine
va pouvoir être impliquée dans diverses régulations dans
différents organes (voir plus loin) en fonction des conditions environnementales,
du niveau de développement de l’organisme et de l’espèce
considérée. Peut-être que le fait d’avoir attribué
un rôle et un nom « fonctionnel » aux gènes et aux
protéines au fur et à mesure de leur découverte (par
exemple PAX6 qui était au départ décrit comme le gène
spécifique responsable de la formation des yeux, s’exprime chez
les animaux sans yeux et a également un lien avec la formation des
tentacules chez le calmar ou le développement du système olfactif
chez l’amphoxius) a fonctionné un peu comme un piège sémantique.
On peut rappeler que l’apparente simplicité avec lesquelles les
caractères spécifiques et indépendants du pois se transmettaient
de génération en génération (lisse ou ridée,
jaune ou vert) est surtout vraie dans les livres scolaires. La modification
phénotypique d’un animal modifié génétiquement
est donc le résultat d’un nombre important de phénomènes
cellulaires (effet pléïotropique des gènes, polygénie,
epistasie, épissage alternatif des transcrits d’ARNm, par variation
des sites de début et fin de translation, phénomènes
compensatoires etc …) parfois sans rapport direct avec la fonction étudiée
même si celle ci est finalement modifiée. Il est intéressant
de voir que l’altération des fonctions vitales (respiration ou
ingestion) est souvent l’explication qui est donnée pour rendre
compte de la mort précoce de la plupart des animaux knock-out.
De la même manière, l’approche physiologique descendante
qui va de la fonction au gène procède du même cheminement
de pensée. On part d’un comportement qui peut être complexe
et on descend les niveaux d’intégration pour essayer de démonter
le système pièce par pièce. Auparavant, on ciblait une
ou deux protéines (ou gènes) supposées être impliquées
dans la fonction d’intérêt et on observait leurs modifications.
Aujourd’hui on se propose de cribler des centaines voire des milliers
de gènes sans à priori (hypothesis-free) lors d’une perturbation
fonctionnelle (l’hypertension, le diabète ou l’ischémie).
Cette stratégie est censée dépasser la vision réductionniste
en répertoriant tous les gènes altérés dans une
condition particulière. Elle pourrait s’avérer fructueuse
si on s’intéresse à un organe (cœur) ou à
une cellule spécialisée (adipocyte) mais elle n’est pas
sans limites. En particulier, c’est la perturbation fonctionnelle qui
provoque (cause) des modifications d’expressions de gènes et
non l’inverse. Par ailleurs, la perturbation fonctionnelle agit sur
un organisme entier et produit de multiples effets directs et indirects (quid
de l’influence de la surcharge pondérale sur la motricité
et la dépense énergétique par ex). On peut bien sûr
ensuite tester les gènes dont l’expression a été
modifiée en construisant des knock-out de manière à différencier
l’effet principal de l’effet secondaire mais on se heurte aux
limitations de la physiologie inverse. Enfin, les approches de génétique
humaine et familiale (génétique inverse) montrent bien que,
hormis certaines maladies monogéniques, la détermination du
phénotype par le génotype est loin d’être évidente.
Lorsque l’on met en évidence une corrélation entre gène
(le plus souvent c’est un marqueur génétique cad un locus)
et une pathologie, il s’agit en fait d’une incidence plus grande
de ce locus dans une population malade comparée à une incidence
moindre dans une population normale. Il s’agit donc plus d’un
test statistique significatif, c’est-à-dire qu’avec une
probabilité raisonnable, on ne peut pas rejeter l’hypothèse
que cette différence n’est pas due au hasard, qu’elle n’est
pas une coïncidence non significative. On peut s’interroger sur
le contenu informatif réel de telles approches si ce n’est l’effet
d’annonce d’avoir découvert pour la nième fois le
gène de la schizophrénie ou de l’homosexualité
.
Entre ces deux approches (que j’ai caricaturées pour susciter
des réactions), il y a la physiologie dite cellulaire. A ce niveau,
l’intérêt va porter sur le fonctionnement d’une cellule,
le plus souvent isolée de l’organisme, pour des raisons méthodologiques
évidentes. On s’intéresse ainsi aux interactions protéiques
que l’on recherche ou que l’on étudie le plus souvent sur
des modèles cellulaires (lignées ou neurones en culture) facilement
transfectables mais qui sont souvent de simples tubes à essai biologiques
sans grand rapport avec la cellule dans l’organisme. Cette orientation
appelée la protéomique est mise en avant par le CNRS et le monde
industriel comme la science du XXIe siècle. Elle est le prolongement
naturel de la génomique et propose d’en dépasser les limites.
Son but est l'étude dynamique des produits protéiques exprimés
à partir du génome et leurs interactions à un moment
donné ou sous certaines conditions environnementales. La comparaison
de deux cellules différentes ou d’une cellule dans des états
différents devrait permettre d’établir une carte d’identité
protéique dans chaque cas. Ensuite, la localisation sub-cellulaire
des protéines ainsi que leurs possibilités réelles d’interaction
(forte ou faible) devront être précisées. Les résultats
espérés devraient permettre d’élargir la vision
étroite un gène (ou une protéine) –une fonction
vers une vision élargie des protéines-une fonction ou un protéine-des
fonctions (voir plus haut) . Le problème à mon sens c’est
de définir le terme de fonction. S’intéresse -t-on à
la fonction métabolique de la cellule qui lui permet de s’adapter
à l’environnement de manière à conserver son intégrité
(principe de néguentropie) ou cherche-t-on à expliquer le fonctionnement
(ou le dysfonctionnement) d’une fonction physiologique observée
à un niveau d’intégration plus élevée ?
Dans le dernier cas, quel est le cadre conceptuel qui nous permet d’établir
une relation causale entre les modifications moléculaires observables
et le fonctionnement d’un organe voire d’un ensemble d’organes
interconnectés ? N’oublie –t- on pas qu’un organe
c’est d’abord un ensemble de cellules qui interagissent entre
elles ? On part souvent du génome pour arriver à la fonction
comme si le fonctionnement de la cellule et son « expérience
» au gré de ses rencontres et de ses influences ne modifiaient
pas l’expression génique. Rappelons que si on peut parler d’information
génétique, la notion de programme génétique est
un abus de langage. Un programme (du grec programma : ce qui est écrit
à l’avance) fait l’hypothèse d’une suite d’instructions
inscrites dans le génome et qui dicte un processus déterminé
de la naissance à la mort. On sait qu’à coté de
l’information génétique, il y a au moins l’information
cytoplasmique (et/ou métabolique) et l’information environnementale
bien que la séparation entre les trois sources soit plus didactique
que scientifique. Les récents travaux sur le prion suggèrent
que la structure 3-D des protéines (donc la fonction enzymatique) est
modifiable et/ou est dépendante d’informations non génétiques.
Les récents succès techniques de reproduction asexuée
par transfert de noyau (Dolly) suggèrent que des facteurs cytoplasmiques
de l’ovule hôte participent au développement. Ainsi la
régulation de l’expression des gènes par leur degré
de methylation est sous contrôle épigénetique , une modification
qui pourrait être conservée lors de la meiose et transmise aux
générations suivantes . En fait les résultats obtenus
grâce à la biologie moléculaire ont permis de dévoiler
l’immense complexité du vivant. Il apparaît ainsi paradoxal
ue face à ce défi se soient seulement développés
des approches expérimentales basées sur le concept réducteur
du gène-programme .
Certes la connaissance des gènes et des protéines associées
autorisent l’interaction avec les caractères phénotypiques
et pourraient donc ouvrir des pistes intéressantes pour développer
des modèles animaux de pathologies humaines. Cependant nous n’avons
pas une compréhension réelle des phénomènes sous-jacents
en tout cas pas dans le cadre linéaire que sous-tend la notion idéalisée
de programme génétique. La construction d’animaux chimériques
s’apparente plus à du bricolage de haut vol (nécessitant
de la technicité, de nombreux essais et un peu de chance) qu’à
une expérimentation censée nous éclairer sur le fonctionnement
du génome. Disposer d’animaux présentant des symptômes
similaires à une pathologie donnée peut s’envisager dans
une perspective thérapeutique voire industrielle (avec les réserves
sur la transposition à l’homme qui n’est pas un rongeur)
mais on ne peut réduire la recherche à cette seule dimension.
Par ailleurs, l’étude des pathologies ne donneront pas forcément
des indications sur le fonctionnement normal d’un organisme . On peut
d’ailleurs s’interroger si la nécessité pour les
laboratoires de trouver des financements privés pour fonctionner n’influe
pas sur l’élaboration des concepts scientifiques. L’industrie
privée s’intéresse plus aux recherches permettant un retour
rapide sur investissement qu’à la connaissance pure. Son fort
intérêt pour les approches post-génomiques permettant
de faire du diagnostic et éventuellement de créer de nouvelles
molécules n’est peut-être pas étranger aux succès
(médiatiques) et à la position dominante des ces approches.
La dimension mystique du concept de gène tout puissant relayé
par les aphorismes populaires (tel père, tel fils ; bon sang ne saurait
mentir ; les chats ne font pas des chiens etc..) pourrait être également
plus puissante que l’on ne croit. Enfin, la possibilité de modifier
la nature donnant l'illusion de la contrôler plutôt que de la
comprendre est une vielle motivation mystique de nos sociétés
techniciennes. Il faudrait garder à l’esprit que la vérité
scientifique, toujours provisoire et falsifiable, est d'autant mieux garantie
que le champ scientifique est autonome, détaché autant qu’il
se peut, des contraintes (économiques, politiques, idéologiques
et religieuses) qui pèsent généralement sur lui .
Mon questionnement est de savoir si la physiologie doit s’intéresser
uniquement aux questions posées par les données issues du génome
humain. La réponse est ambiguë car les questions sont souvent
confuses. Je crois que la question doit être renversée dans sa
perspective. Est-ce que les données issues du génome humain
permettront de répondre à certaines questions posées
par la physiologie. Sous cet angle là, ma réponse est plus facile
car je peux avoir des questions qui nécessitent des approches génétiques
mais pas seulement ou pas uniquement.
Notre commission qui regroupe, plus que toutes autres, des laboratoires travaillant
à différents niveaux d’intégration devrait permettre
l’inter-fécondation entre différentes théories
ou différentes écoles de pensée. La pression forte des
« molécularistes » entraîne la disparition des compétences
techniques et conceptuelles en physiologie des nouveaux entrants au CNRS et
à l’université. Il est en effet très difficile
d’envisager de présenter un candidat au CNRS ou à l’INSERM
sur un sujet souvent qualifié, de manière condescendante, de
physiologie classique. Seules les universités provinciales, soumises
à moins de pression, peuvent parfois faire ce choix là, ce qui
n’est pas le moindre des paradoxes. Concernant les unités labellisées,
les UMRs de physiologie recrutent principalement de jeunes enseignants-chercheurs
rompus aux techniques de la biologie moléculaire et de la génétique
mais dont les compétences en physiologie intégrée sont
fort peu assurées. L’enseignement futur de la physiologie sera
donc effectué par des chercheurs, certes compétents dans leur
domaine, mais avec une vision très mécaniste du fonctionnement
d’un organe voire d’un organisme . Même si on a une foi
solide en la vision post-génome, il ne faut pas oublier que si on veut
des physiologistes pour tester des modèles animaux dans ces fameuses
cliniques-usines de la souris, il faudra les former. Sinon on risque de se
retrouver avec des chercheurs avec une vision purement livresque de la physiologie
et dont les expérimentations et les interprétations peu approfondies
poseront un problème de crédibilité, ce qui dans une
perspective thérapeutique, n’est pas sans danger…
Pour finir et en ce qui concerne les neurosciences, je ne suis pas convaincu
que les approches dites de génomique ou de protéomique puissent
nous expliquer comment fonctionne un neurone ou un réseau de neurones
en temps réel. Expliquer la cinétique d’un courant ionique
en fonction de la structure ou de la régulation de la protéine
qui le constitue est une chose nécessaire (et peut constituer un outil)
mais expliquer comment ce courant participe à l’intégration
synaptique ou peut rendre compte du fonctionnement d’un réseau
ne relève ni des mêmes concepts ni des mêmes méthodologies.
Etant donnée la non-linéarité entre ces différents
niveaux d’analyse, l’altération de ce courant (par knock-out
, phosphorylation ou stimulation d’une afférence) pourra faire
basculer le système dans un autre équilibre fonctionnel non
prédictible à partir de la connaissance moléculaire du
courant considéré. Dans ce cadre là, on peut regretter
que notre commission ne favorise pas plus les approches dites holistiques
qui essaient d’intégrer dans l’analyse des données
expérimentales une formalisation mathématique basée sur
les lois de probabilité, la théorie de l’information ou
le chaos déterministe. La physique et la chimie, depuis longtemps,
ont adopté une attitude probabiliste devant les déplacements
aléatoires de particules ou de molécules. Si l’on adhère
à l’idée que les phénomènes biologiques
résultent de réactions physico-chimiques, des approchent similaires
pourraient s’appliquer en biologie. Il reste que la complexité
des systèmes biologiques croît très rapidement à
chaque niveau d’intégration. Le champ des mathématiques
en physiologie paraît donc largement ouvert. Ce n’est pas bien
sûr la seule piste. Les analyses plus classiques du fonctionnement du
cerveau grâce à l’amélioration des techniques d’imagerie
ou de multi-enregistrements ont su prouver leur pertinence .
L’éventuel redécoupage des commissions du CNRS ou la participation
à des commissions pluridisciplinaires est donc loin d’être
neutre d’un point de vue scientifique. Je partage la crainte de Daniel
sur le risque d’une dilution (disparition) de la physiologie en tant
que discipline indépendante. Il faut donc défendre l’existence
d’une commission de physiologie. Ceci dit, si on ne privilégie
plus qu’une seule approche expérimentale et qu’un seul
cadre conceptuel de pensée sous le prétexte que « les
développements des enjeux de l’après génome sur
le territoire national se font en priorité en dehors de unités
de physiologie (sic)», l’existence d’une commission indépendante
des autres champs scientifiques n’est pas défendable. La participation
à des commissions pluridisciplinaires, qui me semble souhaitable, ne
doit pas se faire non plus sur le plus petit dénominateur commun même
si c’est intellectuellement plus facile. Elle doit au contraire permettre
d’instaurer des discussions et des confrontations fructueuses. En particulier,
elle devrait contribuer à favoriser la réflexion théorique
sur les avantages et les limites de l’approche génétocentriste
. Le bémol est que si une partie des postes est attribuée à
une méta-commission, l’intérêt bien compris et les
tactiques corporatistes risquent de l’emporter. On pourrait envisager
un rapprochement avec la 25 et la 29 mais apparemment ce n’est pas ce
qui semble se dessiner … Certes l’introduction d’outils
mathématiques puissants pour l’analyse des résultats obtenus
par les puces à ADN ou pour comparer différents phénotypes
est certainement nécessaire mais on évite de s’interroger
sur les limites mêmes de l’approche génétique .
Comme le rappelle Lacaille au début de cette contribution, la physiologie a permis la création d’autres disciplines qui sont maintenant devenues des secteurs scientifiques à part entière et sont représentées par d’autres commissions. En ce sens, les échanges réciproques entre notre commission et les autres apparaissent souhaitables et ne sont que le prolongement d’une longue histoire. Toutefois, la démarche physiologique ne doit pas seulement importer des techniques et des concepts d’autres secteurs. Elle doit contribuer à réintégrer les données pertinentes dans le cadre d’une vision plus globale du fonctionnement du vivant En somme plutôt qu’être intégrative, la physiologie pourrait être contextuelle .
II. L'enseignement en Physiologie 
La physiologie s'intéresse au fonctionnement des organismes vivants,
à leurs différents niveaux d'organisation : moléculaire,
cellulaire, tissulaire et organismique. La physiologie apparaît donc
comme une science de synthèse couvrant un domaine très large,
envisageant, à différents niveaux de complexité, les
grands systèmes impliqués dans le fonctionnement des organismes
et leur intégration à un milieu donné. L'appréhension
et la compréhension de cette bio-complexité seront les enjeux
principaux des années à venir pour la physiologie. C'est donc
tout naturellement que le contenu de l'enseignement ainsi que la formation
des enseignants de cette discipline doivent être interrogés.
Depuis quelques années, on constate une baisse sensible des effectifs
étudiants en particulier pour les disciplines scientifiques. Si les
aspects démographiques et l'absence de perspectives professionnelles
ont un poids important dans ce phénomène, il semble néanmoins
que les disciplines scientifiques arrivent moins à attirer les jeunes
générations. Dans ce contexte, les sciences biologiques en général
et la physiologie en particulier n'échappent pas à cette tendance
globale. On peut donc légitimement se demander si notre discipline
n'a pas assez évolué dans ses contenus et renverrait ainsi une
image archaïque et peu motivante aux étudiants. Pourtant, depuis
de nombreuses années, l'immense majorité des départements
universitaires de physiologie, sous l'impulsion du ministère, a su
modifier les programmes en intégrant notamment les apports des données
les plus récentes de la génétique et de la biologie moléculaire,
parfois au détriment même des enseignements considérés
comme plus classiques. Il est vrai cependant qu'entre l'effort réel
accompli par les enseignants et la perception qu'en ont les étudiants
au moment de choisir une filière, la frontière peut être
difficile à franchir. Il conviendrait donc d'essayer de mieux communiquer
sur les enjeux actuels de notre discipline. Comme toute construction sociale,
la physiologie doit véhiculer des symboles forts pour augmenter sa
lisibilité. Par ailleurs, la recherche est le plus souvent perçue
sous son angle strictement technologique ou utilitariste; les étudiants
en thèse et les jeunes chercheurs se définissant le plus souvent
par la technique (biologie moléculaire, patch-clamp, etc..) qu'ils
pratiquent plutôt que par leur thème de recherche . L'enseignement
de la Physiologie doit permettre de former les étudiants à une
démarche scientifique rigoureuse et critique pour leur permettre d'appréhender
la complexité du vivant.
Si une politique budgétaire ambitieuse (nombre de postes, crédits
pédagogiques, volume horaire des disciplines et des enseignants) est
structurellement essentielle pour développer un enseignement de qualité,
réduire le débat à ce seul aspect ne permet pas de s'interroger
sur l' évolution nécessaire des pratiques pédagogiques.
Sans prétendre apporter des solutions toutes faites, quelques pistes
de réflexions peuvent être proposées. Pour motiver les
étudiants pour la physiologie, il convient de mieux communiquer sur
cette discipline. Un enseignement de l'histoire des sciences de la vie centré
sur quelques grands physiologistes (Bernard, Marey, Canguilhem, Monod, etc...)
devrait permettre de mettre en perspective la place originale qu'occupe la
physiologie dans les sciences biologiques. Il est inquiétant de constater
que la plupart des nouveaux étudiants, y compris ceux en physiologie,
ignore l'histoire de cette discipline et les grands noms qui y sont associés.
Pour les enseignements plus classiques, l'illustration des problèmes
physiologiques par des exemples physiopathologiques doit permettre de donner
du sens aux matières enseignées. Cependant, il conviendra de
ne pas donner une vision trop linéaire de l'évolution des concepts
en physiologie sous peine d'avoir à les déconstruire à
des niveaux supérieurs. Une introduction à l'épistémologie
parait plus que nécessaire. Si l'expérimentation animale doit
garder une place importante dans l'enseignement, on peut se demander si elle
est pertinente comme élément de découverte de la discipline.
Néanmoins, plutôt que sa disparition pure et simple au niveau
des deux premières années universitaires, elle devrait être
accompagnée, voire précédée, d'un enseignement
philosophique et éthique sur le rôle et l'usage de l'animal comme
objet expérimental. Par ailleurs, les travaux pratiques devraient être
plus systématiquement associés aux enseignement théoriques
comme exemples d'illustration mais aussi comme initiation à la démarche
expérimentale. D'autre approches expérimentales utilisant les
nouvelles technologies de l'information doivent être également
développées (utilisation des outils bibliographiques, sites
bio-informatiques, logiciels de simulation etc...).
A coté d'un effort de recrutement de nouveaux étudiants, l'enjeu
majeur des formations sera de former les étudiants à la pensée
complexe . Pour se développer, la physiologie utilise des concepts
et des techniques issus d'autres champ disciplinaires (chimie, physique, informatique,
génétique etc ...). Cependant, la définition et l'origine
des ces concepts sont rarement enseignés (quand ils ne sont pas ignorés)
au profit d'une formation aux différentes techniques utilisées
par la physiologie. La définition des concepts utilisés est
importante car elle permet de se demander quelles questions ils permettent
de poser, et quelles remises en question des connaissances ou des savoir-faire
ils impliquent. Déconstruire une méthodologie pour en faire
apparaître les pré-supposés scientifiques est indispensable
pour savoir utiliser l'outil à bon escient. Définir l'origine
d'un concept permet à l'étudiant de faire le lien entre les
autres disciplines enseignées et la physiologie, ce qui donne du sens
aux savoirs enseignés. Un réel décloisonnement disciplinaire
est donc nécessaire, sans pour autant instrumentaliser les autres disciplines
au profit de la seule physiologie . Des relations plus étroites entre
l'équipe pédagogique et les unités de recherche doivent
être également favorisées dans ce sens. Par ailleurs,
il convient de trouver un juste équilibre entre l'enseignement des
connaissances de base (principalement en premier cycle) et la nature approximative
et provisoire des connaissances scientifiques. En effet, les contenus scientifiques
sont le plus souvent formulés comme un ensemble de propositions absolues
et définitives, ce qui fait ensuite obstacle à une réflexion
réellement scientifique. Si l'apparente stabilité des connaissances
est un facteur de sécurité nécessaire à l'apprentissage,
elle fige l'évolution des connaissances. Un second principe nécessite
de sortir d'une vision mathématique linéaire des phénomènes
biologiques en acceptant le fait que, dans de nombreux cas, les effets interagissent
avec les causes (principe récursif). L'enseignement doit donner aux
connaissances un statut épistémologique d'hypothèses
ou de modèles approximatifs et falsifiables, de manière à
développer le goût pour l'exploration scientifique et la facilité
à changer de cadres conceptuels . À titre d'exemple, les nombreuses
données issues de la génomique ne peuvent être intégrées
dans les enseignements de physiologie qu'après avoir défini
historiquement les concepts de gène, d'information génétique
et de fonctions physiologiques. L'approche classique (phénotype vers
gènes) doit être comparée à l'approche inverse
(gènes vers fonctions) de manière à définir, si
il y a lieu, les ruptures conceptuelles entre les deux approches (voir 1ère
partie). L'approche physiopathologique reste un outil pédagogique intéressant
mais elle doit s'insérer dans un cadre de réflexion plus large
sur le statut de la maladie par rapport à la normalité . En
effet, dans certains cas la maladie peut être vue comme une réponse
adaptative de l'organisme à l'agression plutôt que comme le dysfonctionnement
d'une voie de régulation. La ré-instauration de la physiologie
comparée aux différents niveaux d'intégration (moléculaire,
cellulaire, organismique) permettrait de sensibiliser les étudiants
à l'importance du contexte dans l'expression et la signification des
informations fournies par le génome. Enfin, les approches dites holistiques
qui essaient d’intégrer dans l’analyse des données
expérimentales une formalisation mathématique basée sur
les lois de probabilité, la théorie de l’information ou
le chaos déterministe doivent être encouragées. Depuis
longtemps la physique et la chimie ont adopté une attitude probabiliste
devant les déplacements aléatoires de particules ou de molécules.
Si l’on adhère à l’idée que les phénomènes
biologiques proviennent de réactions physico-chimiques dans un système
thermodynamique ouvert, il convient de dépasser le cadre conceptuel
actuel issu de la mécanique newtonienne, qui en toute rigueur n'est
applicable qu'aux systèmes fermés. Il reste que la complexité
des systèmes biologiques croît très rapidement à
chaque niveau d’intégration.