Chirac recherche

Publié le 1 avril 2004

Interview de Jacques CHIRAC du 1er avril 2004


Partie sur la Recherche


Arlette Chabot
Qu’est-ce qui a pesé aussi dans ce mécontentement des Français. Il y a aussi des problèmes sociaux qui n’ont pas été réglés ou des conflits. Par exemple les intermittents du spectacle, c’est un conflit qui a duré et puis en même temps on n’a pas compris que vous ne vous penchiez peut-être pas plus tôt sur les demandes des chercheurs alors qu’en même temps on donnait aux restaurateurs, ce qui n’était pas forcément illégitime, mais….là aussi on a le sentiment peut-être chez certains Français qu’il y a de l’injustice.


Jacques Chirac
Vous soulevez trois problèmes qui méritent effectivement réponse.

Les intermittents du spectacle : au départ, une décision prise par les organisations compétentes, dans le cadre de l’indemnisation du chômage pour faire face à un déficit considérable du régime des intermittents dont la conséquence était que ce régime était en faillite et que le déficit était pris en charge nécessairement par l’ensemble des autres travailleurs. Ce qui a pu sembler inadmissible ou inacceptable par les responsables syndicaux, les professionnels. Et, honnêtement, je crois qu’ils ont eu raison.

En revanche, on n’a pas pris suffisamment conscience de la spécificité française. Dans le domaine de la culture, nous sommes des défenseurs acharnés –vous le savez- sur le plan international et sur le plan national, de la diversité culturelle, de la spécificité française. Et on ne s’est pas aperçu des conséquences que cela pouvait comporter, notamment pour des jeunes.
Certes, il y avait des abus. Ces abus étaient –dont beaucoup de grandes entreprises, suivez mon regard, assumait une part de responsabilité et qu’il faillait corriger indiscutablement-.
Mais les conséquences sur un certain nombre de jeunes artistes ont été mal appréciées.

Arlette Chabot
Là aussi, vous demandez qu’on corrige

Jacques Chirac
Ça c’est un autre problème, c’est une décision qui a été prise par les organisations syndicales. Ce n’est pas la responsabilité du gouvernement. Mais le problème se pose et donc j’ai demandé au gouvernement immédiatement de prendre tous les contacts nécessaires, dans le cadre de la concertation indispensable pour trouver la solution immédiatement, notamment pour les jeunes artistes.

Arlette Chabot
Après, vous avez évoqué les chercheurs

Jacques Chirac
Ça, c’est aussi un vrai problème.
Il y a eu ce malaise et cette réaction. A quoi était-elle due ?
D’abord à un malaise dû à l’insuffisance des moyens consacrés à la recherche. Et ça c’est un malaise justifié. Dès 2002, j’avais indiqué que la Recherche étant, je dirais, le moteur principal de la croissance et de l’avenir, il fallait que la France fasse un effort important et qu’elle atteigne avant 2010 3 % de sa richesse nationale affectés à la recherche.
On a probablement pris du retard dans ce domaine pour des raisons tenant aux contraintes budgétaires, elles-mêmes issues de l’insuffisance de croissance. Quand il y avait de la croissance, c’est-à-dire il y a 3, 4, 5 ans, c’était plus facile. Maintenant, c’est évidemment plus difficile.
C’est vrai d’ailleurs pour tous les pays européens. Il fallait donc répondre à ce besoin notamment parce qu’il était exprimé, mais surtout parce qu’il est conforme à l’intérêt national.
D’où l’idée d’une grande loi d’orientation et de programmation de la recherche.
Et puis, il y avait un problème spécifique qui était un problème de répartition des postes entre les postes statutaires et les postes contractuels et ce problème devrait être réexaminé. J’ai demandé aussi au gouvernement de réexaminer ce problème de postes. Mais ça, ce n’est pas là l’essentiel.
Ce problème sera réglé. Mais l’essentiel c’est que l’on fasse une réflexion approfondie sur notre Recherche, et notamment notre Recherche Universitaire qui manque de moyens alors qu’elle est essentielle.
Il y a là un effort particulier à faire, c’est une des missions du nouveau gouvernement. Il y a le problème de la réforme probablement, de l’adaptation de notre système institutionnel et notamment de nos grands établissements de recherche. Cela suppose une concertation, une réflexion approfondie pour voir comment on peut moderniser, rendre plus dynamique, plus efficace cette recherche.
Il y a bien entendu la loi de programmation qui doit prévoir les moyens nécessaires pour les années qui viennent et il y a enfin les nécessités absolues d’une augmentation très sensible de la recherche privée qui, en France, est très insuffisante par rapport à ce que l’on voit dans tous les grands pays. Il y a donc un problème général de recherche.

Patrick Poivre d’Arvor
Dans toutes ces affaires, chercheurs, intermittents, professeurs, vous avez été choqué de voir qu’on disait que vous faisiez une sorte de guerre à l’intelligence, sous prétexte que ce ne sont pas des catégories qui ne votent pas pour vous habituellement.

Jacques Chirac
Cela fait partie de la polémique et je ne me choque pas de la polémique. La polémique c’est aussi –je vous l’ai dit tout à l’heure- l’un des ressorts de la démocratie. Encore faut-il ne pas en abuser. Et encore faut-il comprendre une chose essentielle : c’est que, en France, nous n’avons pas la culture vraiment du dialogue. Et ça c’est vrai pour tout le monde. C’est vrai pour le gouvernement, c’est vrai pour les organisations professionnelles ou syndicales.
Nous n’avons pas une culture de dialogue. Nous avons spontanément, pour des raisons que l’on peut historiquement expliquer, une culture de l’affrontement. Voilà une réforme qui est essentielle.
Faire petit à petit entrer dans l’esprit des gens en France -ce qui est déjà entré dans la plupart des pays qui nous entourent- à savoir que c’est par le dialogue –ce qui suppose que chacun fasse un effort dans ce domaine, les dirigeants, les syndicats, les professionnels, etc…- que le dialogue est toujours meilleur que l’affrontement.