article J. Ortiz

Publié le 7 octobre 2003

Le Mexique, « Entre Quetzalcoatl et Pepsicoatl » !

Le Mexique, « Entre Quetzalcoatl et Pepsicoatl » , «l’heureuse formule du plus grand écrivain exicain actuel, Carlos FUENTES(1)», reflète assez bien la situation, fortement contrastée, que vit un pays ouvert à tous les cyclones dévastateurs du néolibéralisme, du libre-échange, et qui résiste allègrement au nom d’une identité nationale fortement teintée d’antiaméricanisme.

«Comme nous sommes tous universellement cocacolalisés, l’ennemi aujourd’hui c’est Pepsi-Cola, le frelatage, la copie», me confie avec son habituelle gouaille corrosive l’écrivain PACO IGNACIO TAIBO II, plongé dans l’écriture d’une biographie de PANCHO VILLA.

Invité au congrès du puissant Syndicat des Travailleurs de l’Université Autonome de Mexico, le STUNAM(2), qui syndique à lui seul 10 000 universitaires et 25 000 IATOS, le SNESup a pu mesurer précisément cette résistance à la « globalización » marchande et la réceptivité aux luttes altermondialistes, notamment celles du printemps 2003 en France, répercutées par la presse et particulièrement par le quotidien LA JORNADA. Rappelant ce « joli mois de mai » qui dura un trimestre, l’intervention du SNESup-FSU fut ovationnée par plus de 3 000 congressistes rassemblés au « Fronton fermé », sur le campus de l’UNAM : une ville dans la ville. Invités par plusieurs syndicats d’universités (CHILPANCINGO, MORELIA, QUERÉTARO) à discuter sur « la mondialisation, l’enseignement supérieur et les retraites », nous nous sommes partout sentis en phase avec les analyses produites et les résistances qui se construisent.

Le Mexique se relevait à peine d’élections générales gueule de bois ; elle virent près de 60 % d’électeurs s’abstenir et les autres faire pan sur le PAN, le Parti d’Action Nationale, qui pilote depuis plus de trois ans une mollassonne transition démocratique après 7 décennies d’un parti-Etat, le P.R.I.3 : il attend sa revanche. Au Mexique, selon son président VICENTE FOX, un ancien de Coca-Cola, qui rêve de privatiser l’électricité (la CFE) et le pétrole (PEMEX), la «globalización» au pas de charge se porte plutôt bien… Diable merci. Les « maquiladoras » (usines d’assemblage), ce paradis infernal de la mondialisation, ont perdu 252 000 emplois en trois ans au profit du Brésil, de la Chine et du Nicaragua. Et le Mexique officiel, qui s’imaginait avec elles accéder au « premier monde », découvre les effets pervers du libre-échange.

L’enseignement supérieur n’échappe pas lui non plus à l’ouragan « libéralisateur ». Le pays possède plus de 2 000 universités et 16 millions de jeunes en âge d’étudier, mais qui ne le peuvent pas. Pour ouvrir une université, il suffit de louer des locaux, d’appâter des étudiants et d’acheter des profs. Ce n’est pas chose difficile dans un pays où de nombreux enseignants du primaire et du secondaire préfèrent devenir chauffeurs de taxis que gagner 120 dollars par mois. Le Ministère, le Secrétariat à l’Education Publique, ne fait pas la fine bouche et accrédite rapidement, au volume horaire, ces établissements et leurs « licences », qui vendent du marketing, du commerce, du tourisme, etc… Le lecteur aura compris qu’une grosse centaine seulement d’universités, la plupart d’entre elles publiques, méritent ce nom. Les autres relèvent d'une logique de marchands de soupe.

Au Mexique, où selon le secrétaire général du STUNAM « l’éducation publique est à la dérive », les universités, pour le meilleur et pour le pire, sont autonomes et s’autogouvernent, avec toutes les contradictions afférentes à ce statut, fortement lié à la structure fédérale du pays. La création de nombreuses universités et leur autonomie - des conquêtes progressistes - remontent aux années 1920 post - révolutionnaires, et au fécond Mouvement de la Réforme Universitaire qui parcourut le continent à ce moment là. A l’intérieur d’un plan fédéral d’éducation nationale, et de quelques paramètres communs, chaque université applique son programme, embauche et paye ses personnels (dans un contexte de réduction drastique des dépenses publiques), verse des retraites à géométrie variable, 5 décerne des diplômes à contenu différent selon les Etats mais théoriquement d’une même valeur à l’échelle du pays. Sur le marché, nul n’est dupe : les employeurs recherchent surtout le label UNAM. A cause de l’autonomie, les travailleurs des universités relèvent d'un statut autonome et de l’Etat (la région).

Fortement impliqué dans une cogestion totale, le syndicat négocie avec la direction de chaque université un «contrat collectif », véritable charte publique, contraignante, favorable aux personnels, qui régit toute la vie de l’établissement. L’essentiel du budget des universités est toutefois attribué par la Fédération. Victime de dotations globales insuffisantes, l’emploi statutaire est sinistré et la précarité la norme. « Libéralisation » quand tu nous tiens !

Il existe tout un éventail de catégories de non titulaires : vacataires « à l’heure », « par matière », etc… et un véritable parcours du combattant pour accéder à un emploi stable. Les professeurs « à temps complet » et les « titulaires », possesseurs d’une licence, d’une maîtrise et parfois d’un doctorat (23 % des universitaires), ne constituent qu’une minorité des équipes. La plupart des catégories gagnent moins de 1 000 dollars par mois (300 à 400 pour les plus précaires). Beaucoup de professeurs sont ainsi contraints d’enseigner aussi ailleurs ; d’autres, parmi les docteurs et les chercheurs, cèdent aux sirènes du Nord… A temps complet, à l’Université de CHILPANCINGO, un professeur doit justifier de 40 heures par semaine. «On veut nous appliquer le modèle impérial : des personnels taillables et corvéables à merci, présents toute la semaine sur le campus», s’insurge le secrétaire du Syndicat des Travailleurs Universitaires de l’Université Autonome du Guerrero (STAUAG).

Comment dans ces conditions pouvoir se consacrer à la recherche ? A l’exception des trois universités autonomes métropolitaines, les autres établissements intègrent peu la dimension structurante enseignement-recherche. Un enseignant du supérieur n’a pas l’obligation de faire de la recherche. Les syndicats bagarrent pour que chacun puisse en avoir les moyens.

Le 5 septembre, lors d’une cérémonie destinée à honorer 16 éminents chercheurs, le recteur de l’UNAM, Juan Ramon DE LA FUENTE, n’hésita pas à lancer, visant le gouvernement : « Une éducation de masse et de qualité est possible[…]. Nous ressentons les assauts de forces qui réclament que l’enseignement supérieur s’ajuste strictement aux diktats et aux nécessités des marchés économiques[…] Assez de faux dilemmes ! Oui, il est possible d’éduquer et de former un grand nombre d’étudiants et de le faire avec qualité […] en développant la recherche dans tous les domaines ».

Et pourtant, même à l’UNAM (250 000 étudiants), la recherche reste relativement coupée d’un enseignement de bon niveau. Les Instituts de Recherche, rattachés à l’UNAM, n’obligent pas leurs chercheurs à enseigner. Depuis une vingtaine d’années, le service public universitaire mexicain a tout à la fois amélioré sa qualité, notamment par la mise en place du « Système National des Chercheurs », qui assure un sursalaire à ceux qui font de la recherche, tout en étant soumis à un processus de réformes pour le « rentabiliser », « l’adapter au développement socioéconomique ». Refrain et conséquences connus.

A Mexico, le SNESUP a témoigné de sa solidarité notamment aux travailleurs de l’Institut National de Statistiques, Géographique et Informatique qui campaient dans la rue depuis plus de 50 jours, devant le Ministère des Finances, pour exiger la réintégration de 2300 précaires (ingénieurs, techniciens, géographes, etc…) licenciés depuis 1998, coupables d’avoir exigé leur « basificación » (titularisation). A quelques encablures de là, au cœur de la capitale, sur le ZÓCALO, les bander o les des paysans « globaliphobiques »(4) proclamaient « nous sommes tous fils du maïs », « dehors l’OMC de l’agriculture ! », au moment même où le maïs étatsunien envahit et ruine les campagnes mexicaines. Le maïs mexicain a perdu 70 % de sa valeur en 10 ans. Ici, la mondialisation et le Traité de libre commerce de l’Amérique du Nord (ALENA) qui sévit depuis 1994, affament quotidiennement. Le congrès du STUNAM accuse : « Pour les maîtres du marché mondial, l’éducation est une marchandise génératrice de profits, soumise à la loi de l’offre et de la demande. Inscrite dans l’ALENA (Mexique - Etats-Unis - Canada), cette conception oblige des millions de familles à choisir entre manger ou instruire leurs enfants ». Les paysans mayas de QUINTANA ROO, très présents dans les manifestations de Cancún, expliquent que, dans leur langue, Cancún signifie « nid de serpents ».

De sa forêt Lacandone, à la fois isolé, absent et très présent, le sous-commandant zapatiste MARCOS a souhaité «que le train de la mort, cette machine qui se nourrit de sang et défèque des dollars, déraille». Alors, globalisons nos luttes camarades !

Jean Ortiz

(1) FRANCO, Jean, Espaces Latinos, avril 2003, page 25.
(2) Il appartient à la Fédération Nationale des Syndicats Universitaires (FNSU) et à l’Union Nationale des Travailleurs (UNT).
(3) Parti Révolutionnaire Institutionnel.
(4) Le néologisme est de l’ancien président E. ZEDILLO.