art04 Symposium
Etats généraux et symposium sur l’Europe de la recherche : du rêve à la réalité
Jeudi 28/10, à Grenoble, dans le cadre des assises des Etats généraux de la recherche, en fin d’après-midi, un “symposium” était consacré à l’Europe de la Recherche : telle qu’elle existe, telle qu’elle devrait être. La fin de la séance fut l’occasion de revenir sur la partie “européenne” du rapport CIP/CLOEG. Si des interventions purent émerger de l’assistance, l’essentiel vint de la tribune, en particulier de E. E. Beaulieu du CIP, de représentants de l’ISE [Initiative for Science in Europe] et de J.-P. Connerade d’Euroscience. Il fut largement question de la création d’un Conseil européen de la science (ERC).Deux analyses ont été développées.
Un conseil européen de la recherche: pour faire quoi?
La première (E. E. Beaulieu, ISE) ne nie pas les limites
actuelles (simple financement de projets, surtout finalisés et choisis
sans transparence) de l’Europe de la recherche officiellement promue à
Lisbonne en mars 2000, mais les attribue pour l’essentiel à la
Commission européenne et aux lourdeurs bureaucratiques et décharge,
par la même, les gouvernements nationaux de leurs responsabilités.
Selon E.E. Beaulieu, la mise “hors pacte de stabilité” suffirait
pour accroître le financement national de la Recherche (mais peut-on vraiment
croire que le gouvernement ne finance pas la recherche à cause du seul
interdit européen sur les “déficit public”?). Et,
par ailleurs, une structure de scientifiques (ERC) gérant elle-même
un budget européen de la recherche fondamentale permettrait de renforcer
celle-ci dans des grands “centres d’excellence” et, par exemple,
de distribuer de 500 à 1000 contrats aux “meilleurs jeunes européens”.
Ces contrats financeraient 5 ans d’étude, puis 5 ans de travail
aidé de 3 ITA (aux ordres ?) et, de plus, mettrait à disposition
1 million d’euros pour un “départ réel” dans
la carrière. Cette vision élitiste, privilégiant l’individu
prétendument exceptionnel et la relation clientéliste aux structures
collectives de travail (et aux postes permanents !), fait peu de cas du contrôle
citoyen de la science dont il fut pourtant question aux Etats généraux.
Il est de toutes façons hautement improbable que l’Union européenne
accepte que des scientifiques puissent gérer en toute “indépendance”
un budget alors même que le traité constitutionnel prochainement
soumis à référendum stipule – dans une optique très
utilitariste – que les objectifs scientifiques et technologiques du programme-cadre
sont fixés par le Conseil des ministres de l’Union après
consultation du Comité économique et social… Le secrétaire
de l’ISE (L. van Dyck) fut à cet égard plus conscient de
l’état des lieux lorsqu’il présenta la contribution
de l’Union à la recherche comme devant être une “contribution
au projet industriel européen” incluant la recherche fondamentale
dans toutes ses disciplines ; le rôle de l’ERC étant de promouvoir
celle-là par la “compétition” et la “sélection”
à l’échelle du continent grâce à des fonds
européens attribués sans diminution concomitante des budgets nationaux.
André Siganos (Ministère des affaires étrangères)
a par ailleurs rappelé que la LOLF conduit à une gestion de plus
en plus proche de la gestion du privé, avec “ justification au
1er € des dépenses ”
Faire tourner la recherche européenne à l’endroit
Un tout autre point de vue, beaucoup plus argumenté
(et parfois rejoint par Jose Mariano Gago, président de l’ISE),
fut développé par J.-P. Connerade, président de l’association
Euroscience, présente dans 40 pays d’Europe. Il souligna d’emblée
toute l’ambiguïté de l’objectif pour 2010 de “3%
du PIB consacrés à la recherche” lancé lors des Conseils
européens de Lisbonne puis de Barcelone. Cela nécessiterait l’embauche
de 700 000 chercheurs et 500 000 ITA. Or, pour les chefs d’Etats et de
gouvernements européens, vrais responsables de la politique européenne,
c’est la recherche privée qui doit soutenir cet effort… Compte
tenu du désintérêt et de la faiblesse de l’industrie
privée en ce domaine, cela restera un “vœu pieux”.
Constatant, d’une part que la crise de la recherche est européenne avant d’être française et qu’il faut chercher des solutions communes, et d’autre part que l’Union n’aura pas de cohérence en la matière tant qu’elle dépendra de la bonne volonté des différents gouvernements, J.-P. Connerade encouragea à “projeter” le modèle français de l’emploi scientifique “permanent” au niveau européen. Qui plus est, le principal problème étant le manque de jeunes doctorants, il faut mettre fin à “l’esclavage des post-docs”, cause d’une désaffection des jeunes et des femmes pour le métier.
Enfin, J.-P. Connerade recommanda de remettre la recherche
européenne “à l’endroit” : actuellement Bruxelles
pousse à la recherche finalisée et la recherche fondamentale est
pensée au niveau national, alors que l’inverse serait plus judicieux
(le fondamental nécessitant des échanges internationaux, le finalisé
l’étant à un niveau plus local). Dans cette perspective,
un ERC pourrait être une “bonne idée”, mais J.-P. Connerade
ne s’est attardé ni sur sa possible composition ni sur la délimitation
de ses compétences.
Quelle position des Etats généraux ?
Le débat final portait sur la partie du rapport des
Etats généraux consacrée à l’Europe de la
Recherche. De l’aveu même de Catherine Dargemont [présidente
de SLR] qui la présentait, cette partie n’était pas aboutie
et attendait des enrichissements. Des références au traité
constitutionnel et à la réforme du LMD suscitèrent des
réactions de la salle. Nous avons obtenu que la référence
au traité soit retirée. Ce traité doit d’abord être
approuvé par référendum. De plus le rapport présentait
l’article I-14 comme une “reconnaissance de la recherche en tant
que telle et non plus comme outil au service de l’innovation” alors
que celui-ci n’évoque en réalité que des actions
et programmes. Il faut aller dans la partie III du traité (Articles 248
à 255) pour y trouver que le financement européen est soumis à
“ des objectifs scientifiques et techniques à réaliser ”
fixés par le programme-cadre pluriannuel. Quant à la proposition
d’extension de la réforme LMD à l’échelle européenne,
elle peut légitimement susciter des interrogations. D’autant qu’aujourd’hui
F. Fillon ne cache plus qu’en France la mise en place du LMD n’aura
été qu’une étape dans la mise en concurrence des
établissements. Nous avons suggéré des modifications par
écrit.
Pour finir l’ERC reste située dans une logique exclusive de “projets” qui ne laisse pas de place à la recherche non finalisée. En attendant la version définitive du texte des Etats généraux, nous ne pouvons donc que rester dans une certaine inquiétude…
Jean-Luc Godet, Marc Delepouve