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Publié le : 01/12/2005

Centre d’études littéraires francophones et comparées Paris 13-EA 452

Assises de la recherche Paris 13

Compte rendu des débats au sein du CELFC (UFR LSHS)

Jeudi 6 mai 2004-05-07

 

Recherche et Société

 

Recherche fondamentale/ recherche finalisée La recherche en littérature est en grande partie étrangère aux critères d’utilité sociale, d’applicabilité, et à plus forte raison de rentabilité. En ce sens son sort est lié à celui de la recherche fondamentale. Cette recherche universitaire porte sur les œuvres littéraires qui relèvent d’une « recherche artistique ». L’analyse indépendante des œuvres littéraires, et des démarches de création dont elles émanent, n’a pas pour vocation de trouver une solution à un problème, ni de breveter une découverte, mais de porter un regard nouveau sur le réel. Le type de « découverte » qu’on peut espérer dans la recherche littéraire consiste en l’ouverture de pistes cognitives. Ce que l’on « découvre » en littérature c’est la façon dont les œuvres littéraires ouvrent de nouvelles lectures du monde. En éclairant les œuvres et leur fonctionnement, on contribue à la connaissance de l’univers social sans avoir besoin pour cela de quitter le domaine littéraire-mais on peut aussi entreprendre de comprendre les grandes évolutions de l’art et de la littérature. On contribue alors à mettre en lumière la « recherche artistique » qui a son fonctionnement propre. Les attentes de la société Le contexte idéologique actuel est inquiétant à cet égard. Les critères d’utilité de la recherche orientent les programmes de recherche littéraires vers des analyses globales : la littérature est plus perçue que comme production culturelle, voire production commerciale, au détriment des autres voies de recherches. Les démarches de création singulières propres à chaque écrivain, qui ont longtemps été au centre des préoccupations des chercheurs, et qui déterminent le plus souvent les vocations de chercheurs en littérature, ont tendance à être négligées au profit d’analyses de faits littéraires globaux, apparemment plus directement utiles au corps social. Pourtant, sans la garantie des analyses concrètes, les systèmes sont de pures constructions sans prise avec ce même réel dont ils cherchent à rendre compte. L’utilité sociale de la recherche littéraire dépend donc que la place que la société accorde à la littérature, et plus généralement à la création artistique. Si le corps social ne croit pas à la fonction créative de la littérature, alors la recherche en littérature sera absorbée par les sciences de la communication et l’analyse des discours sociaux. Ce n’est nullement une fatalité, même pour qui veut développer une pensée générale de et sur les œuvres, la littérature, voire le littéraire. Diffusion de la connaissance Pour autant les politiques culturelles, les politiques éditoriales peuvent tirer profit d’une recherche universitaire « fondamentale ». La nouveauté d’une œuvre (même ancienne), son importance, son potentiel créatif, échappent le plus souvent aux critères de sélection commerciale, et parfois aux institutions liées à la promotion culturelle. En ce sens les chercheurs en littérature ont leur place dans le monde éditorial, à titre de consultants.

La responsabilité du chercheur Comme dans tout domaine de recherche, la rigueur et honnêteté intellectuelles. C’est ici, peut-être que la réflexion sur l’usage que les individus font de la littérature (des textes littéraires) et sur la fonction de la littérature dans la vie sociale des hommes. On voit très bien que la question de l’éthique n’est pas séparable d’une réflexion sur les attentes de la société. Le chercheur se trouve, plus que beaucoup, dans une situation complexe : il se doit d’être exigeant scientifiquement, et c’est là un impératif premier ; il doit aux autres de veiller à empêcher le fléchissement du sens de leurs découvertes, et il n’y a pas besoin de penser à l’énergie nucléaire, ni même de sortir du champs des sciences humaines, pour comprendre l’importance de cette double exigence. Après tout, on fait au moins mine de fustiger les savants qui infléchissent leur recherche pour satisfaire les intérêts de tel ou tel groupe, au détriment de l’exigence du savoir et de l’honnêteté intellectuelle. On connaît les dérives de certains linguistes dont les recherches servent à fonder des théories racistes.

Structuration et financement de la recherche Recherche publique/recherche privée Le soutien privé à la recherche en littérature orienterait nécessairement la recherche vers une activité de promotion des œuvres. Dans le contexte actuel de chasse aux financements privés, on peut très bien imaginer une équipe se faisant financer un programme de recherche sur un « bestseller » en cours de lancement. Cela ne correspond pas à notre conception de l’indépendance de la recherche universitaire.

Le rôle des différents acteurs La recherche en littérature se fait en très grande partie au sein des universités, au sein d’équipes d’accueil qui ne sont pas rattachées au CNRS. Cette très faible représentation de la littérature au CNRS pose problème. Il est impossible pour un chercheur en littérature d’obtenir une délégation pour réaliser un programme de recherche dans le cadre de son propre laboratoire. La très faible présence de la littérature au CNRS a donc des conséquences directes sur toute la communauté des chercheurs en littérature. Deux types d’évolution sont possibles : soit transformer un très grand nombre d’équipes d’accueil en UMR ; soit considérer que la recherche en littérature ne relève pas des activités du CNRS (ce qui aurait le mérite de la clarté) et mettre en place au sein de l’Université un système interne de détachement pour recherche sur plusieurs années (sur le modèle du congé sabbatique). Le modèle de l’Equipe d’Accueil, voire de la Jeune Equipe, organisée autour de projets spécifiques et parfois limités dans le temps est plus souple et mieux adaptée à une recherche toujours en mouvement que la constitution de gros laboratoires pérennes, préoccupés par leur survie de décennie en décennie et qui bloquent souvent les initiatives nouvelles.

Autonomie des universités L’autonomie des universités obéit à une logique de renforcement institutionnel qui risque de nuire à la liberté de la recherche. Une fois l’autonomie acquise, chaque université considèrera les laboratoires qu’elle accueille comme travaillant à son rayonnement et à son influence. Il deviendra plus difficilement envisageable qu’un enseignant-chercheur puisse faire ses recherches dans un laboratoire extérieur à l’université, même si ce rattachement est tout à fait cohérent avec son parcours personnel de recherche. Il est important de dissocier les logiques institutionnelles et les logiques de recherche. La recherche n’est pas au service du laboratoire, et le laboratoire n’est pas au service de l’université, mais universités et laboratoires doivent être au service de la recherche. Ce qui semble une évidence mérite d’être rappelé à l’heure où la recherche tend à être de plus en plus prise en compte en termes quantitatifs, en fonction de la visibilité des laboratoires.

Pôles d’excellence La constitution de pôles d’excellence par la mise en réseaux d’unités de recherche obéit encore une fois à une logique institutionnelle critiquable. Autant il semble favorable aux dynamiques de recherche que les chercheurs s’organisent en réseaux, autant la mise en réseaux d’instituts de recherche, avec toutes les pesanteurs et les lourdeurs de programmation que cela entraîne, le rôle déterminant que cela confère aux directeurs d’unités et aux « décideurs » externes pose problème. La notion de pôle est en contradiction avec celle de réseau, malgré la phraséologie en vogue qui tend à les associer. Une véritable mise en réseau de la recherche rend difficile la constitution de pôles appelés à rivaliser les uns avec les autres. En ce sens l’excellence est une condition globale de la recherche. L’idée d’une mise en compétition des unités de recherche, voire des pôles de recherche, aboutit inévitablement à des phénomènes de rétention d’information, une parcellisation du savoir, etc. L’excellence de la recherche dépend d’une constante mise en réseau globale de toutes les données. C’est au niveau de chacun des chercheurs que l’excellence doit être visée (et évaluée), bien davantage qu’au niveau des institutions qui les encadrent.

Espace européen de la recherche La pertinence du cadrage européen de la recherche concerne les modalités de financement d’une recherche publique dans laquelle sont engagés des chercheurs européens. Les conditions d’une véritable mise en réseau des chercheurs n’a aucune raison de se limiter à un espace géographique, fût-il élargi aux frontières de l’Europe. Pour prendre un exemple précis, le réseau des universités francophones, largement ouvert aux universités du Sud, ne devrait pas avoir à souffrir de la mise en place d’un « espace européen de la recherche », qui privilégierait le rapprochement d’universités européennes.

La pluridisciplinarité dans la recherche La pluridisciplinarité peut être encouragée sans être forcément posée comme exigence de principe, elle n’a de sens que si elle correspond à une logique de recherche. La constitution artificielle de projets de recherche interdisciplinaire pour capter des crédits associés à un appel d’offre de programme interdisciplinaire n’est pas souhaitable. Par contre la mise en contact des chercheurs de différentes disciplines par les Ecoles Doctorales par le biais de séminaires interdisciplinaires ponctuels nous semble déterminante.

Crédits récurrents et crédits spécifiques Développer les crédits spécifiques liés à des projets « libres ».

Métiers de la recherche et de l’enseignement supérieur

Les dispositifs de recrutement L’autonomie des universités ne doivent pas mener à une accentuation des recrutements locaux qui est déjà une tendance inquiétante.

Formation jeunes-chercheurs La formation à la recherche en littérature est actuellement peu financée. Les doctorants sont en grande majorité salariés (souvent à temps complet dans l’éducation nationale). Cela s’explique par le grand nombre de thèses mises en chantier mais aussi par le très faible nombre d’allocations proposées. Pourtant, il serait plus que paradoxal, et dommageable pour l’ensemble de la recherche, de sous-estimer la valeur et l’apport des recherches poursuivies dans ce cadre. Le système actuel de grande ouverture à des thèses non financées permet à des chercheurs « non-professionnels », qui n’en sont pas pour autant moins productifs ou moins créatifs, de prendre part à la recherche universitaire et de lui insuffler une vitalité remarquable. Tous les doctorants en littérature ne comptent pas se consacrer à la recherche. Il est par contre nécessaire que ceux qui envisagent une carrière universitaire puissent bénéficier d’un financement au même titre que les chercheurs des sciences dites « dures », ce qui sera encore la meilleure manière d’encourager ce dynamisme. Statut unique du chercheur La distinction entre chercheurs et enseignants-chercheurs nous semble difficilement justifiable dans notre discipline. Un statut unique d’enseignant-chercheur nous semble la solution la plus simple.

Mobilité et évolution du métier au cours de la carrière Nécessité de généraliser les détachements pour recherche sur projet pour une durée supérieure à un semestre.

Le budget-temps de l’enseignant chercheur Problème préoccupant des tâches administratives qui tendent à empiéter de plus en plus sur le temps de recherche (le temps consacré à l’enseignement étant incompressible).

Les métiers d’appui et d’accompagnement de la recherche

Les emplois non-permanents

Evaluations L’auto-évaluation L’évaluation des chercheurs ne peut raisonnablement être correctement effectuée que par des pairs de la même discipline ou de disciplines proches. En ce sens, on peut parler d’auto-évaluation. Cette auto-évaluation doit être faite dans la mesure du possible de façon anonyme. Le cadre européen devrait permettre une évaluation des chercheurs moins personnalisée. Le critère quantitatif actuellement très utilisé pour l’évaluation des chercheurs est absolument indéfendable. Il pousse les chercheurs à produire de nombreux articles, forcément au détriment du nécessaire travail de maturation. Ce critère quantitatif empêche une évaluation fine des dossiers des chercheurs : trois articles proposés en lecture dans un dossier permettent une meilleure évaluation qu’une longue liste de titres de publications.

Structure nationale unique pour l’évaluation des laboratoires L’évaluation des laboratoires ou des projets de recherche proposés par des réseaux de chercheurs ne saurait être le fait d’un comité de « professionnels de l’évaluation », mais de collègues élus ou nommés pour une durée limitée (type CNU). Dans tous les cas l’évaluation a intérêt à sortir du cadre national.

Evaluations des acteurs de la recherche Tout autant que des chercheurs ou des laboratoires, ce sont des projets qu’il est important d’évaluer. La pratique des appels d’offre sur programme de recherche amène à sélectionner les projets en fonction des attentes du programme, davantage qu’à les évaluer. (mis en ligne le 31 mai 2004 sur le site du CIP).